Titanic


 
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 [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali

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Miss_Millie

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MessageSujet: Re: [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali   Lun 7 Nov 2016 - 14:59

Ah mon dieu! ça se transforme en vrai cauchemar là!dghty Bien sûr qu’on veut la suite!!!!!! enervé
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Canard-jaune

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MessageSujet: Re: [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali   Mar 15 Nov 2016 - 3:58

Je ne suis pas content. À l'origine, car je vous ai fait poireauter un an. Présentement, car mes chapitres sont devenus tellement gros (à moins d'une mise à jour du forum qui ait réduit la taille maximale des messages?) que les découper en deux parties (matin et après-midi) ne suffit plus : il faut maintenant que je les découpe en quatre! Je ne vous cache pas que cela m'agace profondément. Surtout que c'est moche. Bref. Du coup, j'ai eu un message d'erreur en voulant poster les chapitres. Et du coup, tout s'est effacé (enfin, la mise en page), et je dois donc tout recommencer. Vous imaginez ma joie.

Je suis très peiné d'avoir dû vous faire attendre un an. À vrai dire, j'ai honte. Même si j'ai des choses à faire, d'autres facteurs moins nobles sont à prendre en compte : procrastination et étalement de tâches notamment. Et c'est d'ailleurs étrange que je revienne maintenant publier la suite, alors que je suis beaucoup plus occupé cette année, qui sera en passant cruciale pour mon avenir. Mais je VOULAIS terminer (enfin) cette nouvelle. C'est à la fois un objectif personnel, et un défi humanitaire. Alors, à vous, chers lecteurs dont l'intérêt et la patience ne sont pas (trop) émoussés depuis novembre 2015, je vous souhaite une bonne lecture. Et vous renouvelle mes plus plates excuses...

Chapitre 5 - Déplacements, Grésillements, et Claquements de Portes

Vendredi 12 décembre 2014, RMS Titanic, 04h00.

Denis dormait à poings fermés. Soudain, une violente charge fut exercée contre sa porte, et celle-ci s’ouvrit en grand, inondant la cabine de lumière. Le chef-cuisinier bondit de son lit, affolé, avant de voir un homme qu’il ne connaissait pas entrer dans sa cabine et le viser à l’aide d’une arme à feu.
- Au nom de la loi, levez les mains en l’air et mettez-vous à genoux !
Déboussolé, Denis s’exécuta. Dans les cabines voisines, on entendait des claquements de portes et des cris étouffés. Un autre individu entra dans la cabine et alluma les lumières. Denis put alors distinguer… Thomas Andrews (!!) qui avait allumé, et Henry Wilde, qui le visait toujours avec son arme. Denis ne comprenait rien à ce qui était en train de se passer. Thomas Andrews s’approcha alors de lui, lui adressa un sourire bienveillant… puis lui cracha à la figure avant de lui mettre un coup de pied dans l’estomac. Le souffle coupé, Denis s’effondra.
- Monsieur Wilde, sortez cet individu d’ici et amenez le sur le palier.
- Bien, Monsieur Andrews.
Denis sentit alors qu’on le relevait sans ménagement et qu’on le traînait hors de la cabine. Les yeux à moitié fermés, il put voir pendant son court trajet vers le Grand Escalier William Murdoch sortant de la cabine de Tiphaine… avec une machette pleine de sang. Charles Lightoller était dans la même situation, mais il sortait de chez Nicolas. Les deux Officiers se dirigèrent à sa suite vers le Grand Escalier tout illuminé. Quand ils y furent tous arrivés, Denis fut violemment jeté contre la cloison faisant face à la volée de marches centrale. Il put alors lever la tête vers ses agresseurs. Thomas Andrews, avec un air de requin. Le Capitaine Smith, la barbe couverte de sang. Henry Wilde, qui le regardait d’un air sadique. William Murdoch et Charles Lightoller, tenant leur machette ensanglantée. Et Bruce Ismay, qui tenait un mouchoir blanc en paraissant s’ennuyer. Le chef-cuisinier trouva la force d’articuler.
- Que… que se passe-t-il ?! Que voulez-vous ?!
Thomas Andrews avança d’un pas, s’accroupit à sa hauteur, lui sourit d’un air bienveillant… puis le plaqua contre la cloison en l’étranglant, le nez à deux millimètres du sien.
- Ce qui se passe, Monsieur Denis ? Vous et vos amis avez porté atteinte à l’intégrité du Titanic. Trois ans de travail acharné réduits à néant par un cuisinier de pacotille et sa bande de gosses mal élevés... Croyez-vous que j’ai tant bataillé dans la construction de ce géant des mers pour que vous veniez tout gâcher ?! Les Officiers se sont occupés de vos amis. Oh, rassurez-vous, ils n’ont pas souffert… Mais… Qu’est-ce que je raconte ? Ahah, bien sûr que si ! Ils les ont égorgés alors qu’ils dormaient ! C’était si drôle quand… comment l’appelez-vous ?... Sonia, c’est cela ? Cette jeune fille s’est réveillée… Afin qu’elle ne donne pas l’alerte, Monsieur Wilde lui a défoncé le crâne avec le manche de son pistolet. Vous auriez vu sa tête, ahahah !
Pendant que Thomas Andrews éclatait d’un rire tonitruant, Denis eut l’impression que son cœur venait de s’arrêter. Il n’arrivait pas à enregistrer l’information : tous les Titanicophiles avaient été sauvagement assassinés. Il était le dernier survivant… pour combien de temps ?
- Oh, ne vous en faites pas, Monsieur Denis : vous allez les rejoindre. Mais comme vous étiez le meneur, votre exécution sera plus solennelle… Voyez-vous, nous autres Britanniques avons un certain sens du prestige et de l’honneur !
Thomas Andrews cessa d’étrangler Denis et se redressa en regardant Edward Smith et sa barbe sanguinolente.
- Capitaine, je vous prierai de demander à Herbert Pitman d’aller découper les corps des intrus qui ont été exécutés dans les cabines : ils serviront à alimenter les chaudières du navire. Vous autres, montez au Grand Salon avec ce déchet humain. Allons, pressons !
Denis, qui avait l’impression d’être déjà à moitié mort, n’enregistra rien pendant la montée vers le Pont A, et il eut l’impression d’avoir été téléporté directement dans le Grand Salon. Il avait été placé face à la cheminée de marbre, et il pouvait voir dans le miroir que Wilde, Murdoch, et Lightoller avaient sorti leur pistolet en le visant. C’était un peloton d’exécution. Le Capitaine Smith, lui, s’était assis dans un fauteuil et regardait la scène comme si il se trouvait au cinéma. Quant à Bruce Ismay, il se tenait debout aux côtés de ce dernier, tenant toujours son mouchoir blanc. Thomas Andrews, pour sa part, se trouvait près de l’entrée et était donc hors de vue. Denis baissa les yeux. Ainsi, il allait mourir. Et dans des conditions atroces, par-dessus le marché. Leur séjour idyllique de deux journées sur le Titanic s’achevait dans de bien macabres circonstances… Heureusement, quelque chose aidait Denis à surmonter l’horreur de ses derniers instants : l’Artémis de Versailles posée sur le manteau de la cheminée. Du moins, jusqu’à ce que…
- Messieurs, je vous avais demandé d’ôter cette statue. Elle réconforte ce criminel, ce qui est inacceptable. N’ayons aucune pitié pour cette charogne !
Et Thomas Andrews se rapprocha, puis saisit la statue. Il la pulvérisa alors littéralement en l’abattant contre la cheminée, avant de se reculer à nouveau.
- Je n’ai jamais aimé cette statue d’Artémis. Nous lui préférerons une belle représentation d’Atlas.
Un homme inconnu au bataillon entra alors dans le Grand Salon par son entrée du fond.
- Excusez-moi, j’étais retenu.
- Ah, Monsieur McElroy. Nous allons pouvoir commencer le jugement.
- Monsieur Denis, comme vous êtes un citoyen français, vous ne bénéficiez pas des dispositions apportées par la Magna Carta et l’Habeus Corpus. Vous êtes présentement accusé d’avoir dirigé un groupuscule terroriste et anarchiste, d’avoir perpétré un attentat dans la Salle à Manger, d’avoir perpétré un autre attentat dans le Bureau des Renseignements, d’avoir forcé le coffre-fort principal, d’avoir détruit plusieurs éléments du navire comme des appareils de gymnastique ou de la vaisselle ou encore une tapisserie sans oublier des boiseries, d’avoir dégradé des effets personnels appartenant à des passagers ou des membres d’équipage, d’avoir squatté des cabines de Première Classe, d’être un passage clandestin, d’être entré sans permission dans des zones réservées à l’équipage, d’avoir violé les règles de séparation entre les classes, d’avoir contrevenu aux bonnes mœurs, et de ne pas avoir cuisiné de canard alors qu’il s’agissait d’un plat figurant sur le menu. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
- Euh…
- Nous en avons assez entendu. La peine passible pour de tels agissements est… d’être déchiqueté vif par les hélices du navire. Mais dans sa grande bonté, le très généreux Monsieur Andrews a proposé de commuer votre peine en exécution par un peloton armé. La sentence sera appliquée lorsque le mouchoir du Président Ismay aura touché le sol.
L’intéressé, qui sembla sortir de sa torpeur, sourit d’un air affable et lâcha son mouchoir qui voleta lentement vers la moquette. Le moustachu eut une dernière parole fort commerciale à l’égard de Denis.
- La White Star Line vous remercie d’avoir emprunté le Titanic et espère vous revoir bientôt à bord d’un de ses navires. Nous vous souhaitons un agréable décès !
Le mouchoir toucha le sol. Denis ferma les yeux. Il entendit une détonation. Le miroir face à lui se brisa et des éclaboussures de sang maculèrent les boiseries de chêne. Une intense douleur irradia son dos et il s’effondra.

Il faisait noir. Et il faisait terriblement chaud. Denis voulut hurler mais rien ne sortit de sa bouche.  La douleur qu’il ressentait dans le dos était telle qu’il ne parvenait pas à respirer. Mais alors pourquoi n’était-il pas mort ? C’est alors qu’il enregistra plusieurs détails. Il faisait noir alors que le Grand Salon était illuminé lorsqu’on l’avait exécuté. Sa tête reposait sur une chose duveteuse et consistante alors qu’il s’était effondré par terre après avoir été flingué. Une sorte de couverture l’entourait alors que… que… Denis était dans son lit ! Denis avait fait un cauchemar ! Rien n’était arrivé ! Rassuré, Denis voulut se lever, mais n’y parvint pas. Quelque chose d’anormal était en train de se produire. Il ne parvenait toujours pas à respirer, et il n’arrivait pas à faire le moindre geste. Plus inquiétant : il ne parvenait pas à émettre le moindre son. Plus inquiétant encore : la douleur qu’il ressentait dans le dos semblait avoir été remplacée par une sensation d’écrasement qui empirait à chaque seconde. Summum de l’inquiétude : il avait l’impression que quelqu’un était très proche de lui au point qu’il puisse sentir sa respiration contre son oreille. Denis commença à paniquer, car il avait à présent la certitude que quelqu’un se tenait à côté de lui : comme il reposait sur le ventre, la tête engoncée dans l’oreiller, il ne pouvait pas le vérifier. Mais il sentait que cette présence était hostile. Il ne savait pas comment il le savait, mais il le savait. La personne à côté de lui voulait le tuer, probablement en lui grimpant sur le dos pour l’asphyxier. C’était une certitude. Il s’était réveillé d’un cauchemar horrible où il mourait… pour assister à sa mort au réveil. C’était ce qui s’appelait tomber de Charybde en Scylla… La sensation d’écrasement avait atteint la limite du supportable, et Denis retint son dernier soupir en pensant à ses camarades titanicophiles.
Il expira alors normalement et la sensation d’écrasement disparut d’un seul coup. Il eut aussi la brusque impression que la présence maléfique était partie. Denis se redressa dans son lit et tourna la tête vers le centre de sa cabine. Personne ne s’y trouvait, et il se souvenait très bien d’avoir mis le verrou à sa porte. Le chef-cuisinier se leva et alla allumer la lumière. Il s’approcha ensuite du lavabo et il s’y servit un verre d’eau glacée, car il était brûlant. Il alla même ouvrir la porte (après avoir retiré le verrou) pour faire rentrer l’air frais du couloir dans sa cabine. Voilà qu’il avait eu la ‘’chance’’ d’avoir une cabine victime d’un des problèmes de chauffage… Pour se calmer, Denis s’assit sur le canapé et réfléchit à ce qui venait de se produire. Qu’était-il arrivé ? Quelle était cette présence ? Pourquoi avait-il eu l’impression d’étouffer en plus d’être incapable de faire le moindre mouvement ? Ces nouvelles questions venaient s’ajouter à toutes celles qu’il se posait déjà…

Vendredi 12 décembre 2014, RMS Titanic, 06h30.

Tiphaine s’était levée de bonne heure. Après avoir effectué une toilette rapide et s’être habillée, elle était sortie en silence de sa chambre et s’était dirigée vers le Grand Escalier dans l’intention de se rendre au Pont des Embarcations, où elle comptait effectuer une tâche bien particulière. Elle fut surprise, toutefois, de voir de la lumière éclairer la coursive : elle provenait de la cabine de Denis. Tiphaine ralentit le pas et glissa sa tête dans l’entrebâillement de la porte. Sa surprise fut assez marquée lorsqu’elle aperçut Denis posé sur le canapé en caleçon, l’air hagard et trempé de sueur.
- Denis ?
Pas de réponse.
- Denis ?!
Denis ne répondit pas. Par contre, quelque part derrière Tiphaine, on put entendre quelque chose de très aimable et de très distinct. Elodie.
- Vous allez la fermer, oui ?! Y en a qui dorment ici !
Tiphaine se retourna et parla bien fort.
- Toutes nos excuses, votre Altesse !
Elle se retourna ensuite vers Denis et alla vers lui en parlant plus bas.
- Denis ?...
Elle posa sa main sur son épaule en espérant que ce contact physique allait le réveiller. C’est à cet instant que Guillaume, qui s’était levé, lavé, et habillé – Tiphaine avait dû le réveiller malgré sa discrétion – passa lui aussi dans la coursive. Bien évidemment, il s’arrêta devant la porte de la cabine et aperçut la (drôle de) scène.
- Euh. Tiphaine ? Qu’est-ce que tu fais dans la cabine de Denis alors qu’il est tout nu ?
- Il n’est pas tout nu, il a son caleçon.
- Tu m’as l’air bien informée sur la question !
- Oh, Guillaume, ça suffit !
C’est alors que l’intéressé tourna la tête vers eux.
- Tiphaine ? Guillaume ? Qu’est-ce que vous faites ici ?
Tiphaine, soulagée, se tourna vers lui.
- C’est plutôt à nous de te poser cette question !!
- Euh… Tu me demandes pourquoi je suis dans ma cabine ? C’est singulier.
- Mais non, pas ça ! On se demandait pourquoi tu étais assis à moitié nu sur ce canapé avec la porte grande ouverte ! Tu étais tellement immobile qu’on aurait dit que tu t’étais transformé en statue.
- Oh, euh… J’ai mal dormi. Voilà.
Tiphaine et Guillaume échangèrent un regard méfiant.
- Ça va aller, Denis ?
- Oui, oui. Je vais aller prendre un bain et m’habiller et ensuite…
Mais ils ne surent pas ce que Denis voulait faire ensuite. Nicolas, habillé à la sauvage, avait surgi dans la cabine comme un fou et regardait le chef-cuisinier comme si il venait de suggérer de transformer le Titanic en maison close.
- NON ! Hors de question ! C’est niet ! Personne n’approche des baignoires ! Personne, vous entendez ?! Vous pourriez vous tuer ! Ou pire, endommager quelque chose !
Un grand silence suivit cette diatribe verbale. Le Techie-en-chef sembla se calmer un peu.
- Euh, bonjour au fait. Je… je vais me recoucher, donc… au revoir.
Et il repartit aussi soudainement qu’il était arrivé. Il fut remplacé par Aurélie, qui venait de quitter sa chambre elle aussi en tenue négligée.
- On peut savoir ce qu’il se passe ?
Guillaume se tourna vers elle et lui sourit en s’autorisant un bref regard vers une zone bien précise et assez peu vêtue.
- Oh rien, Nicolas est cinglé.
- Oh, c’est normal alors. Bon, bah vu que je suis réveillée, je vais me débarbouiller et m’habiller convenablement…
- Oui Aurélie, vas-y, ça empêchera Guillaume de continuer à te reluquer.
Aurélie suivit le conseil de Tiphaine après avoir froidement regardé Guillaume. Celui-ci s’indigna.
- Eh ! Mais ça va pas ?! Je ne faisais rien !
- Tu es un menteur.
- Tu es une balance !
- Vous êtes tous les deux des chieurs ! Vous êtes dans ma cabine et tout le monde vous entend hurler. Ça suffit !
Vexée par l’attitude de Guillaume, puis la réaction de Denis, Tiphaine quitta la cabine sans un mot et se rendit sur le Grand Escalier. Comme la veille, cette partie du Pont C était plongée dans l’obscurité. Alors qu’elle commençait à grimper les marches, Guillaume la rejoignit.
- Tiphaine ? Tu vas où ?
Elle continua à monter sans se retourner, mais en prenant quand même la peine de lui répondre.
- Je vais dans un endroit du paquebot où je serai tranquille. C’est-à-dire n’importe où où tu ne te trouveras pas.
Estomaqué par ce coup bas, le juriste la laissa partir sans rien dire. Après quelques instants, il monta lui aussi les escaliers, non dans l’idée de suivre sa camarade, mais dans celle d’aller inspecter l’objet de son expertise.

Lorsque Guillaume se retrouva sur le pont-promenade du Pont des Embarcations, à côté de la rangée de canots bâbord avant, il put constater que depuis la veille, le ciel s’était considérablement obscurci : le soleil n’était presque plus visible derrière les nuages qui viraient au gris. Après avoir fait son point-météo, il s’approcha des grandes embarcations blanches fixées aux bossoirs. C’était là que se trouvait son domaine de prédilection : les canots. Il connaissait tout d’eux : leur conception, leur installation, dans quel ordre ils avaient quitté le navire lors du naufrage, qui y avait grimpé, et l’heure à laquelle ils avaient été récupérés. C’était pour cela qu’il avait été le principal contributeur de l’article Wikipédia dédié à ces canots, qui avait été labellisé d’une étoile d’or, indiquant qu’il s’agissait d’un article de qualité. Guillaume regarda plus précisément le canot n°8 en s’en approchant, et posa la main dessus. Immédiatement, un grincement assourdissant se fit entendre, et tous les bossoirs, que ce soit à l’avant ou à l’arrière, à bâbord et à tribord, basculèrent soudain au-dessus du vide avec les canots qui y étaient fixés. Les cordes lâchèrent soudain, et les 18 canots fixés aux bossoirs furent précipités dans l’océan, où ils coulèrent à pic. Les deux derniers canots, dits de secours et posés sur le toit du Quartier des Officiers, juste derrière la Passerelle, n’avaient pas bougé (les bossoirs en étaient fort éloignés). Guillaume était épouvanté. Pour couronner le tout, Tiphaine venait de sortir du Quartier des Officiers en claquant la porte, et fonçait vers lui, ses yeux lui lançant des éclairs.

Après avoir abandonné Guillaume, Tiphaine avait grimpé le Grand Escalier jusqu’au Pont Promenade et était sortie sur le pont-promenade, du même côté que celui qu’emprunterait Guillaume quelques minutes après. Elle l’avait ensuite remonté jusqu’à l’entrée latérale du Quartier des Officiers, située entre la cabine du Cinquième Officier (Harold Lowe) et celle du Sixième Officier (James Moody). Elle avait alors remonté la coursive et avait ouvert avec douceur la porte de la cabine occupée par son chouchou, le Premier Officier William McMaster Murdoch. Elle s’était alors approchée du bureau, des étoiles dans les yeux. Sur celui-ci était posée une pipe (la pipe), ainsi qu’un journal. Le journal personnel de Murdoch. Une pièce archéologique inestimable, surtout pour Tiphaine qui était l’une des biographes de Murdoch les plus connaisseuses au monde de ce qui entourait la vie de cet homme. Tremblant légèrement, elle prit le précieux ouvrage et le feuilleta, comme perdue dans un autre monde. Tout y était : des phrases attentionnées à propos de son épouse Ada, les soucis qu’il avait vécus lorsqu’Henry Wilde avait pris sa place de Commandant-en-Second et avait donc provoqué sans le vouloir sa rétrogradation au poste de Premier Officier, le détail de ce qu’il avait aperçu au cours de ses rondes de surveillance… Elle découvrait à présent le récit de son dernier repas à bord du navire, quand un son étrange lui fit lever la tête et regarder par la fenêtre.
- Qu’est-ce que…
Les bossoirs s’étaient tous mis en mouvement. La seconde d’après, tous les canots qui y étaient suspendus furent précipités vers l’océan.
- Putain !
Fourrant le précieux journal de Murdoch dans le sac à dos de Vincent (qui ne la quittait plus) sans ménagement, Tiphaine sortit en courant de la cabine de l’Officier, cavala dans la coursive, puis se retrouva sur le pont-promenade, à deux pas de Guillaume qui était planté à côté du canot n°8… ou plutôt de son ancien emplacement. Elle fonça sur lui.
- Mais Guillaume, qu’est-ce que tu as fait ?!
Un temps hébété, il la regarda droit dans les yeux, à présent énervé.
- Mais tu vas arrêter, oui ?! Quelque chose est cassé sur le Titanic ? C’est Guillaume ! Denis fait brûler le repas ? C’est Guillaume ! Antoine ronfle trop fort ? C’est Guillaume ! Tu ne veux pas non plus me rendre responsable de la crise financière, de l’isolement géographique de la Creuse, ou des puces attrapées par Manouk, tant que tu y es ?!
- … Manouk n’a pas de puces, il est ...
- Là n’est pas la question ! Je me fiche que Manouk soit propre, ait les capacités de cuisiner du riz basmati, ou finisse Président de la République. ARRÊTE de m’accuser tout le temps de tout et n’importe quoi, car ça commence vraiment à me gonfler !
Et sur ces reproches assez vifs, Guillaume prit congé et retourna dans le Grand Escalier, plantant Tiphaine sur le pont-promenade désert.

Après être retournée dans sa cabine, Aurélie avait souhaité prendre un bain dans ‘’sa’’ salle de bains, mais après avoir entendu les hurlements de Nicolas, elle avait pris peur que ce dernier surgisse avec un couteau dans cette petite pièce à l’allure très hitchkokienne avec ses tuyaux apparents et ses airs de bloc chirurgical… Elle s’était donc lavée au lavabo et s’était habillée. Juste avant de sortir, elle peaufinait sa coiffure en s’observant dans la coiffeuse quand elle crut voir un canot passer à toute vitesse devant son hublot. Elle poussa alors un hurlement, et Antoine, tiré de son sommeil et effrayé, tomba du lit.
- Mais qu’est-ce que… Aurélie, ça va pas ?!
- Antoine, on coule ! J’ai vu les canots ! Il faut réveiller tout le monde !
L’historien se releva et alla enlacer sa compagne.
- Du calme, du calme ; tout va bien. Pourquoi tu dis ça ?
- J’ai vu un canot passer devant le hublot !
Antoine, qui venait de regarder le hublot, allait lui dire que ce n’était pas possible, mais une corde était visible par celui-ci. Un canot avait donc bien été descendu… Il s’habilla en toute hâte, puis prit la main d’Aurélie avant de grimper en vitesse au Pont des Embarcations. Là, il retrouva Tiphaine près du canot n°8… qui n’était plus là.
- Tiphaine ? Ça va ? Que se passe-t-il ? Où est le…
Il venait de s’apercevoir que les autres canots manquaient eux aussi à l’appel.
- Mais… Où sont les canots ?!
- Partis. Les bossoirs ont basculé sans intervention humaine et tous les canots sont tombés à l’eau.
- Mais c’est pas possible ! Je te laisse Aurélie, je vais vérifier ceux à l’arrière.
Antoine se dépêcha de passer à tribord puis d’aller vers l’arrière via la plate-forme surélevée surplombant le Grand Salon et donnant accès au compas. Aurélie resta avec Tiphaine qui, pour une raison inconnue, semblait de mauvaise humeur.
- Ça va, Tiphaine ?
- Aussi bien qu’un sanglier lors d’une fête dans le village d’Astérix…
- Euh… Donc, ça ne va pas ?
- Bah oui, Sherlock…
Pendant que Tiphaine répondait avec l’amabilité et la délicatesse d’une porte blindée, Antoine s’était retrouvé au pied de la Cheminée n°4, à côté des bossoirs se trouvant à bâbord, près de l’entrée du Grand Escalier de Deuxième Classe. Au loin, il pouvait voir Tiphaine et Aurélie en train de discuter dans la joie et la bonne humeur (ou pas). Par contre, ce qu’il n’avait vu nulle part, c’était 18 canots de sauvetage. Ils étaient tous passés par-dessus bord, et c’était incompréhensible. L’historien se rapprocha du bastingage pour regarder la mer en contrebas, mais aucun canot ne s’y trouvait. Afin de pouvoir mieux voir (ainsi que regarder vers l’arrière), il se pencha un peu plus en se tenant fermement à l’un des haubans (de longs câbles noirs tendus) maintenant l’immense cheminée, mais il ne vit rien. Antoine entendit soudain une détonation, et le hauban auquel il se tenait ne sembla brusquement plus tendu. Manquant de tomber à la mer, il parvint à se rattraper au bastingage et recula de plusieurs pas, avant de faire face à la Cheminée n°4… et de déglutir. Le hauban auquel il s’était maintenu gisait sur le plancher du pont-promenade, et un grincement métallique très désagréable commençait à se faire entendre. L’immense cheminée, toujours fixée par ses nombreux autres haubans, semblait s’être inclinée de quelques millimètres vers lui.
- Oh non.
Oh si. Une nouvelle détonation retentit, et l’un des mécanismes maintenant un autre hauban sur le côté bâbord de la cheminée vola en morceaux qui roulèrent sur la plate-forme surélevée surplombant le Fumoir. Le hauban fendit l’air avec la vitesse et la puissance d’un fouet et vint frapper Antoine en plein visage. L’historien fut éjecté en arrière et chuta lourdement contre le bastingage, une projection de sang éclaboussant la peinture blanche de celui-ci.  Nouvelle détonation, et nouveau hauban qui fonça sur lui comme un serpent prêt à mordre. Antoine, sonné et une main contre sa joue ouverte par le hauban, se jeta sur le côté, et le hauban brisa quelques planches du sol en sifflant. Le phénomène se reproduisit encore deux fois, transformant le plancher du pont-promenade en une marée d’éclats de bois, mais Antoine, à présent alerte, se jeta à nouveau sur le côté pour les éviter. Haletant, il leva les yeux vers l’immense structure de métal, peinte en chamois avec une manchette noire, qui n’était plus soutenue que par un seul hauban à bâbord. Elle allait donc, selon toute logique, basculer sur tribord et… et non, le contraire se produisait, elle basculait sur bâbord et allait l’écraser ! Horrifié, Antoine se releva et tenta de courir vers l’avant, mais un nouveau hauban (le dernier de bâbord se trouvant le plus en avant de la cheminée) se détacha dans un sifflement meurtrier et vint frapper le plancher juste devant lui, obligeant l’historien à se jeter à nouveau sur le côté. Il s’accorda une demi-seconde pour reprendre son souffle, puis piqua un sprint vers l’avant du pont-promenade. Il évita de peu d’être tué par la chute de la Cheminée n°4. Celle-ci, dans un atroce fracas de métal et de bois brisés, s’effondra de biais sur le pont-promenade du Pont des Embarcations qui s’écroula alors sur celui du Pont A. Les nombreux débris vinrent alors pleuvoir avec force sur plusieurs cabines de Première Classe situées à l’arrière du Pont B, ainsi que sur la réception du luxueux Restaurant à la Carte : les salles susmentionnées se retrouvèrent à l’air libre et furent envahies par plusieurs décimètres de débris divers et variés. Dans un dernier grincement, la Cheminée n°4, sans passer par-dessus bord, s’affaissa sur elle-même et perdit sa forme elliptique. Elle avait vécu. Antoine, lui, vivait encore.

Vendredi 12 décembre 2014, RMS Titanic, 07h30.

Nicolas dormait paisiblement. Du moins, avant qu’il n’entende un fracas assourdissant venant de quelque part en arrière, dans les ponts supérieurs. Celui-ci se réveilla et se redressa, blasé, avant de chercher ses habits à tâtons.
- Bon sang. Si ils ont encore cassé quelque chose, je tue quelqu’un.
Une fois habillé en vitesse et sorti de sa cabine, Nicolas remonta à toute vitesse la coursive et se retrouva au Grand Escalier Arrière du Pont C. Là, il s’arrêta soudainement alors qu’il comptait monter, et regarda par terre. Il avait marché sur des débris de verre. Fronçant les sourcils, Nicolas releva la tête et faillit pousser un hurlement : de là où il était, il voyait que le dôme de verre surplombant les trois étages du Grand Escalier Arrière… avait volé en morceaux. Il n’en restait que ses arcades en fer forgé. Nicolas grimpa alors d’un pont, et ce qu’il vit en débouchant de la volée de marches gauche, à la réception du Restaurant à la Carte (par ailleurs sans lumière) au Pont B, l’horrifia au plus haut point. Une partie du côté bâbord était à ciel ouvert et une quantité ahurissante de planches de teck brisées et de morceaux de métal jonchait le sol et les sièges. Des débris d’un lit et de plusieurs autres meubles qu’on pouvait trouver dans une cabine classique de Première Classe pouvaient aussi être aperçus : ils semblaient venir de la cabine A36, c’est-à-dire celle de Thomas Andrews, effondrée sur elle-même…
- Mais qu’est-ce qu’ils ont foutu ?!!!
Craignant ce qu’il allait découvrir à l’étage du dessus, Nicolas marcha sur une couche de verre brisé répandu à terre, avisa le (jadis) magnifique dôme désormais complètement explosé, et prit pied au Pont A. Là il put constater qu’une carcasse métallique peinte en couleur chamois obstruait la sortie du hall menant au pont-promenade.
- La cheminée ?... Mais comment ont-ils pu faire chuter une cheminée ?! Bordel, ces tarés réussiraient à fabriquer une bombe atomique avec une allumette et un chewing-gum, j’en suis sûr !
Désespéré, le Techie-en-chef emprunta la grande coursive menant au Grand Salon, aperçut en passant que toutes les fenêtres de la dite coursive avaient été brisées sous la violence de la chute de la cheminée, bifurqua à gauche juste avant la porte-tambour, et ouvrit la porte donnant accès au pont-promenade. Là, il prit directement à droite et remonta un escalier qui menait au Pont des Embarcations. Lorsqu’il y fut arrivé (à hauteur du local de rangement des chaises longues), il put constater la désolation qui y régnait : la Cheminée n°4 s’était effondrée de biais sur la partie bâbord du pont-promenade en défonçant littéralement le Pont des Embarcations et le Pont A… Il trouva à côté Antoine, adossé au bastingage, avec Aurélie semblant catastrophée et Tiphaine lui appliquant un mouchoir sur la joue. Il laissa alors éclater sa colère.
- Mais qu’est-ce que vous avez foutu ?!
Personne ne lui répondit. Sa colère redoubla quand il aperçut qu’il n’y avait plus de canots.
- Et qu’est-ce que vous avez fait des canots ?!
Tiphaine, excédée, leva un regard autoritaire vers lui tout en continuant à maintenir sa compresse sur la joue d’Antoine.
- Tu veux bien la fermer ?! Rends-toi utile et amène-nous à l’Hôpital de Bord !
Nicolas resta interdit.
- Quoi ? Pourquoi ?
- Antoine s’est pris un hauban dans la tronche et ça saigne !! On doit le réparer ! Enfin, le soigner !
Le Techie-en-chef comprit enfin l’urgence de la situation. Il aida Tiphaine à soulever Antoine et ils l’escortèrent dans le sens inverse où était arrivé Nicolas. Aurélie, en proie à un stress intense, ne cessait de courir en avant puis de revenir en arrière avant de recommencer à aller en avant. Parvenus au Pont B, Tiphaine ne put retenir sa stupeur en voyant l’état dans lequel était le côté bâbord de la réception.
- Seigneur, c’est apocalyptique !
- Bah ouais, voilà ce qui se passe quand on fait tomber des cheminées !
- Oh, ça suffit Nicolas ! Tu sais où je vais te la mettre, ta cheminée, si tu continues ?!
Cette proposition peu alléchante calma le Techie pour de bon. L’instant d’après, ils étaient au Pont C et empruntaient la coursive arrière tribord menant à l’Hôpital de Bord. Après avoir emprunté la porte tout au fond à gauche, ils se retrouvèrent dans un minuscule vestibule donnant sur un escalier et une salle de chirurgie. Ils y allongèrent Antoine et discutèrent de son cas.
- Bon, Antoine, tu as la joue ouverte.
L’intéressé le prenait avec humour.
- Tu sais, ça a l’air un peu grave, mais je ne pense pas que l’amputation sera nécessaire !
Aurélie, qui sanglotait, apprécia peu ce trait d’humour.
- Antoine, tu n’es qu’un idiot ! Tiphaine, il a besoin de points de suture : comment on va faire ?!
- Du calme, Aurélie. C’est Elodie, qui coud des trucs, je crois ?
- Euh… oui… Mais elle coud sur du tissu, pas de la peau humaine !
- Rhôôh, c’est pareil, elle ne va pas faire la fine bouche ! Va la chercher. Toi, Nicolas, cherche le matériel de suture et de la morphine.
Aurélie et Nicolas préférèrent ne pas contredire Tiphaine qui donnait les ordres avec une certaine autorité, pour ne pas dire un certain autoritarisme. La commandante se tourna alors vers le patient.
- Tu as de la chance…
- Ah bon ?
- Forcément, si tu m’interromps… J’allais dire que tu as de la chance dans ton malheur. C’est profond, mais pas très large ni très long. Ça devrait se recoudre facilement.
- Oui, pour le truc très large et très long, c’est plus bas !
Visiblement, Tiphaine ne partageait pas l’allégresse que conservait Antoine envers et contre tout.
- T’es con Antoine…

Aurélie était paniquée. Et la panique faisait faire des choses stupides. Alors qu’elle se trouvait au Pont C et qu’elle avait juste à remonter la coursive centrale bâbord pour rejoindre la cabine d’Elodie, Aurélie reproduisit tout le chemin de Nicolas pour regagner le Pont des Embarcations, puis se dirigea vers le Grand Escalier, à l’avant, où elle avait l’intention de tout redescendre jusqu’au Pont C. Alors qu’elle passait à hauteur de la Cheminée n°2, un son horriblement puissant se fit entendre : c’était celui de la sirène fixée à l’avant de la cheminée. Aurélie fut si effrayée qu’elle poussa un hurlement et se mit à trembler. Il lui fallut plusieurs minutes pour se calmer avant qu’elle ne puisse entrer dans le Grand Escalier et descendre. Là, elle déambula dans le Grand Escalier du Pont C et la coursive attenante, plongés dans le noir, avant de se positionner devant la porte de la cabine d’Elodie. Elle y frappa… pile quand Elodie en sortit. Et la pauvre Elodie se prit donc un coup de poing dans la figure.
- Outch !
- Oh mon Dieu, ma chatonne belge !
- Tu sais ce qu’elle te dit la chatonne ?! La vache, ça fait mal !! Qu’est-ce qui te prends d’aveugler les gens ainsi de si bon matin ?!
- Y a rien qui va depuis ce matin, je suis désolée !
- Bon, bon, ça va, ça va ; t’as pas fait exprès. Enfin j’espère. C’était toi, ce boucan infernal il y a une dizaine de minutes ? Ça m’a réveillée. C’est impossible de dormir avec vous, c’est dingue. Je vous conseille de jamais ouvrir un Hôtel des Titanicophiles, vous n’auriez jamais un client.
- La Cheminée n°4 ! Ce truc énorme s’est effondré sur Antoine !
- Quoi ?! Et il va bien ? Antoine, pas le truc énorme…
- Il est vivant, mais il a la joue ouverte. Tiphaine a dit qu’il fallait que tu le recouses.
- QUOI ?! Elle est folle ?!
- Oui, mais non ! Elle a raison, on ne peut pas le laisser défiguré comme ça !
- Mais je suis pas chirurgienne, moi !
- Mais tu sais coudre !
- Mais ça n’a RIEN à voir !!
- Mais ça a TOUT à voir !! Fais-le, je t’en prie !
Aurélie paraissait sur le point de fondre en larmes. Elodie n’eut donc d’autre choix que de capituler.
- Bon, ok, allons-y.
Aurélie se dépêcha de faire remonter Elodie au Pont des Embarcations. Quand elles y furent arrivées, elles sortirent par bâbord et se dirigèrent vers l’arrière. Une mouette (plus grosse que celle de l’autre jour) s’était posée sur le bastingage entourant la plate-forme surélevée où se trouvait le compas, mais ni Aurélie ni Elodie ne prirent le temps de s’attarder auprès d’elle : il aurait été fort impoli qu’elles engagent la discussion avec ce volatile pendant qu’Antoine attendait des soins de toute urgence… Toutefois, alors qu’elles remontaient le pont-promenade vers la carcasse de la Cheminée n°4, une nuée de mouettes commença à se poser sur les bastingages, les rebords, les bossoirs, les barres de maintien… Il y en avait plusieurs dizaines. Elodie ralentit le pas.
- Aurélie.
- Quoi ? Pourquoi tu t’arrêtes ?
- Les mouettes.
- Quoi les mouettes ? Tu es obligée de les contempler maintenant ? Antoine nous attend !
- Elles ne sont pas normales. Elles nous regardent bizarrement.
Aurélie regarda autour d’elle. Il était vrai que ces mouettes (particulièrement grosses) étaient bien étranges à les regarder aussi fixement. D’autres mouettes avaient fait leur apparition entre temps, et il y en avait tellement de posées sur le plancher du pont-promenade que les deux amies ne pouvaient plus rejoindre l’escalier devant les mener au Pont A. Aurélie fit alors un grand pas en avant et frappa le sol de son talon en levant haut les bras pour que les mouettes partent. Ce fut une grave erreur.
Immédiatement, les mouettes décollèrent de leurs perchoirs et formèrent une nuée qui poussa un cri strident. La nuée enveloppa alors les deux amies… qui sentirent des dizaines de becs leur pincer le cou, les bras, et les jambes. Des gouttelettes de sang pleuvaient sur le plancher du pont-promenade : Aurélie et Elodie allaient se faire lacérer vivantes. Poussant des hurlements de terreur et de douleur, les deux amies réussirent à se donner la main et retourner centimètre après centimètre vers le Grand Escalier. La Belge perdit ses lunettes au cours du processus. Finalement, elles arrivèrent à la porte du Grand Escalier et s’engouffrèrent à l’intérieur, en sale état mais vivantes. Elles avaient des coupures partout, mais elles avaient survécu à la férocité des mouettes et étaient à présent à l’abri. Tremblant de la tête aux pieds, Aurélie enlaça Elodie : toutes deux étaient traumatisées.
- Je ne veux plus jamais voir de mouette ! Jamais !
Son souhait ne resta exaucé que durant approximativement cinq secondes. Les mouettes, telles des boulets de canon, brisèrent les carreaux des fenêtres de bâbord et s’engouffrèrent à l’intérieur pour revenir harceler les deux jeunes femmes. Les volatiles étaient en si grand nombre qu’ils se cognaient contre les boiseries, les balustrades et les colonnes, et il y en eu même un qui percuta de plein fouet la magnifique horloge se trouvant sur le demi-palier : elle se brisa et tomba en morceaux sur le sol. Aurélie venait de s’effondrer par terre, livrant sa gorge aux becs acérés des oiseaux. Elodie, de son côté, était acculée au mur et n’allait pas tarder à faire de même. Soudain, on entendit à nouveau la sirène de la Cheminée n°2. Le son qui avait tant effrayé Aurélie venait de lui sauver la vie : effrayées, les mouettes s’envolèrent en désordre et disparurent par les trous béants qu’étaient devenues les fenêtres.
C’est évidemment à ce moment-là qu’arriva Nicolas, qui montait depuis le Pont A.
- C’est quoi ce vacarme ? Vous êtes là-haut, les filles ? On vous attend, qu’est-ce que vous…
Nicolas faillit faire un arrêt cardiaque quand il découvrit l’état dans lequel se trouvait le Grand Escalier au Pont des Embarcations. Les fenêtres à bâbord étaient brisées, certaines boiseries étaient fissurées, la grande horloge avait été explosée, et le sol était constellé de flaques de sang et de cadavres de mouettes. Fort heureusement, l’état dans lequel se trouvaient ses deux amies lui importa plus que celui dans lequel se trouvait le hall, et il se précipita donc vers elles.
- Aurélie ! Elodie ! Vous êtes dans un état épouvantable !
C’était le cas de le dire. Leurs vêtements étaient lacérés et elles avaient des coupures (parfois saignantes) absolument partout. En plus, Elodie n’avait plus ses lunettes. Aurélie fondit en larmes.
- Nicolas, c’était horrible ! Des mouettes, des mouettes partout ! On a failli mourir !!
Comprenant que la situation était grave, Nicolas ne pouvait qu’appeler leur héros. Il alla à la balustrade et regarda par-dessus, laissant voir la volée de marches qui descendait du Pont E jusqu’au Pont F. Il cria pour appeler Denis.
- Denis ! On a besoin d’un homme costaud ! Aurélie et Elodie ont eu de gros ennuis avec des mouettes !

Après avoir fait sortir de sa cabine les deux querelleurs, Denis s’était lavé à l’aide son lavabo (volontairement à l’eau froide) puis s’était habillé. Il avait ensuite quitté sa cabine et s’était rendu au Grand Escalier du Pont C, toujours plongé dans le noir. Il emprunta quatre-à-quatre la volée de marches de gauche pour descendre au Pont D, puis fit de même avec la volée de marches centrale… et trébucha. Tombant de tout son long en avant, Denis n’évita la chute que grâce au magnifique candélabre, auquel il se rattrapa in-extremis. Hélas, cet ouvrage d’art ne pouvait supporter le poids d’un homme aussi bien bâti, et la branche à laquelle s’était maintenu le chef-cuisinier le prouva lorsqu’elle se rompit dans un craquement sinistre. Vivant, mais épouvanté, Denis se retrouva avec un morceau du candélabre dans les mains, auquel pendait un bout de fil électrique. Voilà qu’il avait cassé quelque chose à son tour… et ce n’était pas rien ! Nicolas allait le tuer. Denis n’eut d’autre choix que de s’avancer vivement vers le sofa faisant face à l’escalier, où il dissimula la preuve du crime sous un coussin. Se retournant vers le candélabre auquel manquait maintenant une branche, il se dit que ce n’était pas trop visible, du moins si on ne s’attardait pas trop dessus. Très gêné, le chef-cuisinier gagna ensuite ‘’ses’’ cuisines.
Sonia s’éveilla au moment où Denis quittait sa cabine. C’était un peu tôt pour se lever, mais elle avait à nouveau très mal dormi (elle s’était brusquement réveillée juste après avoir trouvé le sommeil), bien que ça ait été légèrement moins horrible que la nuit précédente : elle avait eu très froid et n’avait cessé de se réveiller soudainement pendant toute la nuit. Pour l’heure, elle avait un peu faim. Elle se lava rapidement à l’aide de son lavabo, puis s’habilla avant de quitter sa cabine et de descendre elle aussi au Pont D. Alors qu’elle longeait les fauteuils du Salon de Réception, du côté bâbord, elle se figea en entendant un rire de petite fille, comme celui de la veille, qui semblait venir de la Salle à Manger. Sonia ferma les yeux, crispa ses poings alors qu’une nouvelle sensation de froid l’envahissait, puis rouvrit les yeux et avança comme si elle n’avait rien entendu. Là, elle rentra dans la Salle à Manger (dont toutes les lampes du côté bâbord étaient toujours éteintes), passa à côté du carnage à la baignoire, et alla s’installer à la table du commandant, où se trouvaient déjà quelques victuailles. Personne n’y était assis… Personne ? En s’asseyant, Sonia se rendit compte que quelqu’un, ou plutôt quelque chose se trouvait sur le siège situé en face d’elle : il s’agissait d’une belle poupée de porcelaine, en position assise… La poupée qu’elle avait vue hier soir dans la cabine C24. Qui l’avait placée là ? Denis, qui apportait des croissants et du café à l’instant, allait peut-être pouvoir l’éclairer.
- Denis ?
- Oh, ma charmante Sonia, tu es déjà là ? J’amenais justement du café.
- Ah. C’est gentil, mais je n’aime pas le café…
- Quoi ? Mais… ! Tu en as bu le 10 ! Avant que tu ne casses la tasse…
- Oui, mais… J’étais énervée.
- … Donc, si je comprends bien, quand tu es énervée, tu consommes une boisson susceptible de t’énerver encore plus ?
- Exactement. C’est con, mais c’est comme ça.
- Mais non, mais non. Je t’apporterai du thé.
- Oh, Denis, tu es adorable ! Par contre, je voulais te demander…
- Oui ? Tu veux aussi des pains au chocolat ?
- Non ! Enfin, oui ! Enfin… ce n’est pas la question. Pourquoi tu as mis cette poupée ici ?
Denis, étonné, tourna la tête vers la chaise où était installée la poupée de porcelaine.
- Mais… Je n’ai jamais touché à ce truc. Ce n’était même pas là quand je suis arrivé !
Ce fut au tour de Sonia d’être étonnée.
- Mais… Qui, alors ?
- Je ne sais pas. Je retourne en cuisine, appelle-moi si tu as besoin de moi.
Le chef-cuisinier laissa la ravissante jeune femme manger tranquillement et retourna dans les cuisines. Là, il alla se placer devant un plan de travail où étaient posés un couteau, une planche de boucher, et un immense morceau de viande : il comptait en faire un savoureux tournedos de bœuf épicé. Après avoir inspecté la viande comme un critique d’art une statue antique, il posa la main à l’emplacement du couteau… mais ses doigts ne rencontrèrent que la surface du plan de travail. Le couteau était posé sur un autre plan de travail, quelques mètres plus loin.
- Oh. Eh bien.
Denis se déplaça sans sourciller jusqu’au couteau, le récupéra, puis revint là où il était auparavant et reposa le couteau. Il inspecta à nouveau sa viande quelques instants, puis posa à nouveau sa main là où était le couteau pour pouvoir commencer à ‘’sculpter’’ sa viande. À nouveau, ses mains ne rencontrèrent que la surface du plan de travail. En tournant la tête, il vit que le couteau était à nouveau posé plusieurs mètres plus loin.
- Mais ! Qu’est-ce ?!
À présent méfiant, Denis alla le récupérer, et cette fois-ci, ne le lâcha plus. Revenant à sa viande, il s’apprêta à la découper, son couteau à la main… mais il n’y avait plus de viande. Hébété, Denis vit que la planche à découper et le bœuf se trouvaient à présent près d’un des chauffe-plats.
- Je suis ensorcelé, ou quoi ?!
Tenant toujours son couteau, le chef-cuisinier s’avança vivement vers le chauffe-plat, et entreprit de commencer à découper sa viande à cet endroit. C’est alors que la cuisine trembla légèrement, et qu’il eut l’impression d’entendre un grand bruit venant d’au-dessus, mais assez étouffé, comme si il provenait de l’arrière du navire. Intrigué, il posa à nouveau son couteau et regarda le plafond.
- Allons bon, c’était quoi ça encore ?
Il attendit quelques minutes, mais n’entendit rien d’autre. Ne cherchant pas à savoir, Denis voulut à nouveau prendre son couteau et couper sa viande. Il eut alors la grande contrariété de constater que le couteau se trouvait à présent près d’un four, et que la planche à découper et la viande se trouvaient près d’une grosse rôtissoire.
- Non mais ça suffit maintenant, oui ?!
Commençant à friser l’énervement, Denis alla récupérer son couteau à grandes enjambées, puis sa viande. Il se rendit ensuite dans l’office attenant plutôt que la cuisine, et décida une bonne fois pour toutes de découper cette fichue viande. Ce fut évidemment à ce moment que Sonia apparut.
- Denis ? Nicolas t’as appelé du haut du Grand Escalier, il semblait stressé !
- Ah bon ? Qu’est-ce qu’il a ?
- Je ne sais pas, il a parlé d’une mouette. Je suppose qu’elle a sali un fauteuil et ça doit donc le mettre dans tous ses états…
- Allons bon. Je ne pourrai jamais faire ce plat. J’arrive.
Denis baissa les yeux sur son plan de travail, où se trouvait toujours la viande. En revanche, il n’avait plus son couteau en main, alors qu’il ne se souvenait pas l’avoir posé. Laissant aller son regard dans la salle, il ne parvint pas à le localiser à nouveau, et il songea qu’il était préférable de rejoindre Nicolas sans tarder. C’est alors qu’il entendit un « tchak ! » sonore juste à côté de lui et qu’il vit à nouveau le couteau. Il était planté dans le plan de travail, vibrant légèrement et la pointe enfoncée entre l’index et le majeur de la main gauche de Denis, qui était posée à côté de la planche à découper, comme si quelqu’un avait fait exprès de le planter là. Le chef-cuisinier déglutit et retira vivement sa main, lui provoquant une coupure qui fit jaillir quelques gouttelettes de sang sur le plan de travail. Enveloppant ses deux doigts dans un mouchoir, il sortit ensuite de là sans tarder. C’était la première fois qu’il ne se sentait pas à l’aise dans cet endroit qu’il affectionnait tant.
Il retrouva Sonia au Grand Escalier, juste à côté du candélabre.
- Je vais voir ce qu’a Nicolas. Tu restes là ?
- D’accord.
Le chef-cuisinier monta rapidement les escaliers, et Sonia tourna soudain la tête vers la volée de marches de droite descendant au Pont E : Guillaume était en train de la remonter… complètement trempé.

Après son excès de colère auprès de Tiphaine, Guillaume avait dévalé le Grand Escalier jusqu’au Pont F sans trop savoir où il allait. Il était alors allé visiter les splendides Bains Turcs pendant un long moment, puis avait décidé d’aller voir la Piscine, beaucoup plus austère, qui se trouvait juste au bout de la coursive à laquelle donnait accès la dernière volée de marches du Grand Escalier. Lorsqu’il entra, une sorte de très légère brume flottait au-dessus du bassin rempli l’eau. Guillaume s’en approcha, puis s’agenouilla avant de laisser tremper sa main dedans… qu’il retira vivement. Cette eau était glaciale. Il recula même d’un pas après s’être relevé. Soudain, le juriste crut entendre Nicolas appeler Denis, mais ne comprit pas pourquoi. Il allait se retourner vers la porte pour sortir et aller voir ce qu’il se passait quand il sentit deux mains presser fortement sur ses omoplates… pour le pousser à l’eau. Guillaume fut projeté dans le bassin rempli d’eau glacée en poussant un cri.
Suffoquant à moitié à cause de l’horrible sensation de l’eau gelée sur son corps (c’était comme recevoir des centaines de coups de poignard en même temps), le pauvre juriste se retourna et ne vit personne. Il gagna alors le bord en faisant des mouvements saccadés, puis utilisa le petit escalier permettant d’entrer dans le bassin. Il put alors sortir de cet horrible bassin, agité de très forts tremblements. Il se dirigea avec difficulté vers la volée de marches menant au Grand Escalier du Pont E, puis remonta au Pont D via la volée de marches tribord du Grand Escalier. Il y fut accueilli par Sonia, qui ne cacha pas son étonnement.
- Mais… Guillaume ! Tu es mouillé !
- S-Sans déco-conner ! J’a-avais pas v-vu !
C’est alors que Tiphaine, sourcils froncés, descendit la volée de marches tribord du Grand Escalier venant du Pont C. Il ne manquait plus que ça : il allait probablement se faire engueuler car il mouillait la moquette du Salon de Réception.

(message suivant pour la suite du chapitre)
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Canard-jaune

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MessageSujet: Re: [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali   Mar 15 Nov 2016 - 3:59

(message précédent pour le début du chapitre)

Vendredi 12 décembre 2014, RMS Titanic, 08h00.

Dans l’Hôpital de Bord, il régnait un silence… d’hôpital. Aurélie était partie chercher Elodie, mais elle n’était pas encore revenue et elle se faisait par conséquent attendre depuis assez longtemps. Nicolas, après avoir donné un petit flacon rempli d’un liquide transparent et une pochette contenant du matériel de suture à Tiphaine, était alors parti la chercher, mais il n’était pas revenu lui non plus, et lui aussi  commençait à se faire attendre. Tiphaine, un air désabusé au visage, regarda Antoine.
- Mon pauvre Antoine. On ne peut pas dire qu’on se presse beaucoup pour toi… Heureusement que tu n’es pas à l’agonie : tu aurais eu le temps de mourir dix fois… Enfin bon, au moins, on a arrêté le saignement… Bon, ben, je vais aller les chercher moi aussi : tu peux compter sur moi pour ne pas t’oublier. Je t’interdis de bouger !
Et Tiphaine sortit sans même attendre la réponse d’Antoine. Il en formula tout de même une, assez ironique quant à sa provenance.
- Je t’attends ici, Ros… Tiphaine !
Après avoir remonté toute la longue coursive centrale tribord du Pont C dans l’idée d’aller voir si quelqu’un se trouvait à la Salle à Manger du Pont D, Tiphaine descendit calmement le Grand Escalier par tribord et vit que Guillaume était complètement trempé et qu’il tremblait comme un vibromasseur un shaker à cocktail.
- Guillaume ?!
Elle fronça les sourcils et descendit plus rapidement, avant de se retrouver devant lui.
- Qu’est-ce qui t’es arrivé ?
- On m’a pou-poussé dans la pi-piscine ! C’é-était pas t-toi, p-par hasard ?!
- Voyons Guillaume, ce n’est pas parce que je me permets de t’accuser de tout et n’importe quoi que tu es autorisé à faire de même avec moi ! J’étais à l’Hôpital de Bord, à l’arrière du Pont C : même si j’avais voulu faire ça, je n’aurais pas pu.
- Tu fai-faisais quoi là-b-bas ?
- Aucune importance. Je vais te chercher une serviette.
Tiphaine descendit, toujours par tribord, le Grand Escalier pour se rendre au Pont E, puis emprunta la volée de marches menant au Pont F. Elle comptait récupérer une serviette dans les Bains Turcs afin de la donner à son ami. Heureusement qu’elle avait dit qu’Antoine pouvait compter sur elle pour ne pas l’oublier…

Denis fut estomaqué quand il arriva au Pont des Embarcations et découvrit le carnage qui s’était opéré à cet étage du Grand Escalier.
- Mais… mais ! Que s’est-il passé ici ?! On dirait qu’il y a eu la guerre !
Elodie vint à sa rencontre. Elle était dans un piteux état et n’avait plus ses lunettes. Derrière elle, Aurélie était assise contre le mur et continuait de pleurer alors que Nicolas essayait de la réconforter.
- Ben, Denis, il y a eu la guerre. Titanicophiles VS mouettes. Les mouettes ont perdu, mais c’était tendu.
- Mais Elodie, c’est… c’est dingue ! Qu’est-ce que je peux… faire ?
- À part buter et transformer ces connasses de mouettes en rôti ? J’apprécierais que tu ailles me chercher mes lunettes, car je ne vois plus rien. Elles doivent être par terre, près de la Cheminée n°2. Nicolas se charge d’Aurélie.
- Euh… Ok.
Un peu anxieux, Denis sortit sur le pont-promenade. Là, deux choses le frappèrent. La première était qu’il n’y avait plus de canots. La seconde était que la Cheminée n°4 s’était effondrée en défonçant le pont-promenade. Que s’était-il donc passé ?! Encore plus anxieux, il avança légèrement vers l’arrière, et retrouva les lunettes, heureusement intactes. Il les ramassa et les ramena à sa propriétaire, dans le Grand Escalier.
- Oh, merci Denis, tu es adorable.
- Oh, euh, voyons, n’importe quel gentleman en aurait fait autant.
- Denis... Les gentlemen, c’est comme la prospérité économique ou les aliments sans colorants ni conservateurs, ça n’existe quasiment plus !
Nicolas redressa la tête alors qu’Aurélie séchait enfin ses larmes.
- Elodie, au lieu de complimenter Denis, tu pourrais nous expliquer exactement ce qu’il s’est passé ?
- Nous étions sur le pont-promenade en direction de l’Hôpital de Bord quand un essaim de mouettes s’est posé sur le pont. Aurélie leur a fait peur, et elles nous ont alors attaquées. Elles se sont enfuies quand il y a eu la sirène. Heureusement pour nous…
Le Techie-en-chef avait froncé les sourcils.
- La sirène… Qui donc aurait pu activer la sirène ?...
Denis fronçait aussi les sourcils, mais pour d’autres raisons.
- Aller à l’hôpital ? Mais pourquoi ?
- Oh, c’est Antoine qui s’est pris un câble dans la figure…
- Quoi ?!
- … lorsque la cheminée s’est effondrée…
- Quoi ?!!
- … après que tous les canots soient partis tous seuls.
- Quoi ?!!!
Denis était au bord de l’apoplexie. Aurélie, qui s’était relevée, parut brusquement épouvantée.
- On a complètement oublié Antoine !
On décida alors subito-presto de se dépêcher de descendre au Pont C. Les filles retenaient des grimaces et des gémissements de douleur à chacun des pas qu’elles faisaient à cause de leurs blessures.

Arrivés au Pont C (toujours dans le Grand Escalier), tous allaient se diriger vers l’arrière au moyen de la coursive centrale tribord, mais ils entendirent des voix au niveau inférieur et descendirent donc la volée de marches tribord. Ils retrouvèrent là Guillaume, trempé et tremblant, ainsi que Sonia. Chacun des deux groupes fut choqué en voyant l’autre.
- Guillaume ?!
- Aurélie ?! Elodie ?!
Tout le monde se mit à poser des questions en même temps au moment où Tiphaine revenait du Pont F avec une épaisse serviette blanche. Sans prêter la moindre attention au quatuor de retour du Pont des Embarcations, elle se dirigea vers Guillaume dont elle enleva adroitement le T-shirt blanc détrempé avant de le frictionner avec la serviette. Sonia, qui avait froid depuis son réveil, eut subitement chaud en se retrouvant avec la musculature développée du jeune homme sous les yeux. Aurélie, elle, qui semblait peu sensible aux gros muscles, était éberluée… par Tiphaine.
- Mais… Tiphaine, qu’est-ce que tu fais ?!
L’intéressée tourna la tête vers celle qui l’interpellait, sans cesser de sécher Guillaume, qui avait fermé les yeux et ne tremblait plus.
- Quoi ? Ça se voit, non ? Je sèche Guillaume. Il est tombé dans la piscine, et l’eau était gelée. Je n’ai pas envie qu’il ait froid, un rhume, une mauvaise toux, une grippe, une angine, une bronchite, une pneumonie, la peste noire, ou un cancer de l’utérus, c’est tout !
Denis remarqua que Nicolas s’était désintéressé de la discussion et qu’il s’était tourné vers le candélabre pour en compter machinalement les branches. Le chef-cuisinier, inquiet, se décala donc d’un pas pour obstruer la vue du Techie-en-chef sur le magnifique ornement, l’empêchant de continuer à en compter les branches (le Techie choisit donc de reporter son attention sur Guillaume, le centre de son attention étant évidemment totalement dû au hasard). Aurélie, elle, ne cachait plus sa colère.
- Et ça ne peut pas ATTENDRE ?! Antoine a besoin de soins immédiats pendant que tu cajoles ton Guillaume !
- Comment ça, MON Guillaume ?! Il appartient à tout le monde, que je sache !! L’ennui, c’est que s’il fallait attendre que l’un de vous se réveille et s’occupe de lui, il aurait le temps de mourir de vieillesse ! Ou plutôt de froid, dans le cas prés…
- Tiphaine, tu peux arrêter de me frotter, je suis sec et ma peau va finir par partir en lambeaux si tu contin…
- Guillaume, je parlemente, là.
- Oui madame.
Aurélie, à présent franchement en colère (plus que Tiphaine qui continuait de frotter), persifla.
- Pauvre Guillaume ! Tu ne veux pas non plus lui enlever son pantalon pour lui sécher ce qu’il a en-dessous ?!  
- … C’est d’un ridicule. Guillaume est assez grand pour le faire tout seul dans un coin, et…
- Justement Tiphaine, je veux bien aller seul dans un coin pour le faire car tu m’as séché, là, et tu vas faire brûler la serviette si tu continues, regarde, elle commence à fum…
- Guillaume, je t’ai déjà dit de ne pas m’interrompre.
- Oui madame.
- Mais JUSTEMENT, Tiphaine : il PEUT le faire seul ! Alors pourquoi tu le fais ?! Tu es sa mère ? Sa grande sœur ? Ou bien sa copine ?
- Tu divagues complètement, Aurélie !
- C’est toi qui divague ! Je me sens obligée de te rappeler qu’Antoine NOUS ATTEND ! Il reste en convalescence par ton refus de venir ! Il SOUFFRE ! Et Elodie et moi ne sommes pas dans un très bon état non plus, au cas où tu n’aurais pas remarqué !
À présent aussi en colère qu’Aurélie (qui exagérait pas mal la situation d’Antoine, mais on pouvait la comprendre), Tiphaine cessa de sécher Guillaume (il avait la peau toute rose tant elle avait frotté dessus) : celui-ci prit la serviette et alla sécher ce qu’il restait à sécher en toute intimité dans un ascenseur. Tiphaine pointa alors un index accusateur vers Aurélie.
- Comment pouvez-vous tout mettre sur mes épaules ?!
- Et toi comment peux-tu être aussi égoïste ?!!
- C’est moi qui suis égoïste ?!!!
Denis, qui commençait à en avoir assez de cette scène de ménage, alla alors séparer les deux jeunes femmes qui s’étaient tant rapprochées l’une de l’autre que leur nez se touchait presque.
- Oh, Rose … euh, Tiphaine, tu te calmes !
Il avait prononcé sa mise en garde d’un ton entendu en insistant sur le « calmes ». Tiphaine lui lança un regard furibond, mais s’abstint de tout nouveau commentaire.

Un élément nouveau changea les idées de tout le monde : Guillaume, tout sec (et encore un peu rose), descendait par tribord le Grand Escalier depuis le Pont C, sa serviette pliée sous le bras. Il avait remis son T-shirt (Sonia ne put se retenir d’afficher un air déçu). Nicolas, qui regardait à nouveau le candélabre d’un air intrigué, se tourna vers lui.
- Guillaume ? Mais ?... Tu n’étais pas en train de te sécher dans un ascenseur ?
- Ben… si… Mais la manette s’est déclenchée toute seule et je suis monté jusqu’au Pont A !
- Comment ça toute seule ? Tu as dû l’actionner sans le faire exprès en te séchant.
- Non, non, je l’aurais senti. Et la cabine d’ascenseur est grande, je fais pas l’envergure de Sébastien Chabal non plus…
- Mais, Guillaume, c’est pas possible que la manette s’actionne toute seule. Ce ne sont pas des ascenseurs automatiques !
Guillaume, qui venait d’arriver à côté de lui, s’agaça.
- Écoute, je sais ce que j’ai vu ! Je te dis que je n’ai rien fait, et que la manette s’est enclenchée d’elle-même. Il s’est mis à faire froid, aussi. Même qu’après, arrivé là-haut, je n’ai pas réussi à la rebaisser pour revenir ici, donc j’ai emprunté les escaliers…
Nicolas, sceptique, avait froncé les sourcils, mais ne disait plus rien. Guillaume agita sa serviette.
- Je fais quoi de ça ? Merci encore, Tiphaine.
Tiphaine inclina légèrement la tête, tandis que Sonia s’approchait et prenait la serviette.
- Je vais la poser sur un des fauteuils.
- Merci Sonia.
Sonia alla donc poser la serviette sur l’un des fauteuils en osier situé à proximité du piano… et en chemin, heurta le palmier en pot qu’elle avait déjà heurté la veille, l’avant-veille, et le jour encore avant. Il tomba encore, et Sonia dût le ramasser et le redresser après avoir posé la serviette.
- Ce truc m’agace !
Une autre voix, forte et agacée elle aussi, se fit alors entendre. Antoine était apparu sur le demi-palier du Grand Escalier, et descendait à présent la volée de marches centrales. Il tenait le matériel de suture ainsi que la fiole de morphine, et on voyait nettement la balafre qu’il avait à la joue, toujours pas refermée.
- Oh là là, Antoine, tu as une de ces marques !
- Merci, Denis, j’avais vu. Dis-donc, Tiphaine, si je t’ai promis explicitement de t’attendre, c’est parce que je supposais que tu m’avais promis implicitement de revenir ! Qu’est-ce que tu fous ?! Et toi, Nicolas ? Je doute pas que le candélabre soit plus intéressant que moi, mais je…
- C’est pas ça, Antoine, j’ai l’impression que le candélabre…
- Bah moi, Nicolas, j’ai l’impression qu’on se fout de moi ! Et toi, Aurélie ?! Tu devais pas… AURÉLIE ?!!!
Antoine se précipita vers sa dulcinée, qui portait toujours les stigmates de sa bataille avec les mouettes. Elodie se vexa un peu en constatant que le chevelu n’avait rien remarqué chez elle, alors qu’elle présentait les mêmes blessures.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
C’était une bonne question. Et Sonia avait une suggestion assez intelligente.
- On pourrait commencer du début ? Parce que bon, moi, j’étais en bas.
C’est ce qui fut fait. Guillaume narra l’événement relatif aux canots, Antoine raconta l’épisode de la Cheminée n°4, et Aurélie expliqua le passage des mouettes. Sonia avait des yeux ronds comme des Mornilles quand tout le monde eut fini. Tiphaine, elle, paraissait sceptique ; tandis que Denis semblait inquiet.
- Le Pont des Embarcations est dangereux. Je préférerais que vous n’y alliez plus.
Tiphaine, qui adorait s’y rendre, le regarda d’un air agacé.
- C’est complètement idiot, Denis !
Aurélie leva les yeux au ciel.
- Eh bien vas-y, alors…
Son interlocutrice la regarda fixement, puis la prit au mot.
- Ouais, je vais faire ça. Je vais passer par le Pont des Embarcations pour vous rejoindre à l’Hôpital de Bord du Pont C. Comme ça, vous verrez que le conseil de Denis n’a pas lieu d’être. Amusant de constater au passage, Aurélie, qu’il t’a semblé plus important de raconter ce qui t’étais arrivé plutôt que de filer soigner la blessure d’Antoine ainsi que les tiennes…
Sur cette critique péremptoire, Tiphaine grimpa les escaliers quatre-à-quatre avant qu’Aurélie ne puisse répliquer. Elle le fit toutefois quand la Titanicophile celtique fut hors de vue.
- Non mais on sent bien qu’elle est bretonne, elle ! Quel caractère de cochon !
Antoine ne put s’empêcher de s’amuser de la remarque de sa compagne.
- Tu dis ça parce que la Bretagne est la région-phare de l’élevage porcin ?
Elodie n’avait cure de l’économie bretonne et du nombre de cochons qui se trouvaient là-bas.
- Bon, c’est bien mignon cette leçon de géographie ; mais on y va, à cet hôpital, ou bien on attend le dégel ?
Ils grimpèrent alors au Pont C eux aussi, avant de se diriger vers l’arrière, où se trouvait l’Hôpital de Bord.

Tiphaine avait été impressionnée en constatant les dégâts qui avaient eu lieu au Pont des Embarcations, mais elle n’avait pas rebroussé chemin. Elle était sortie sur le pont-promenade qu’elle avait ensuite remonté vers l’arrière, là où s’était écrasée la Cheminée n°4. Certes, il était un peu inquiétant de voir autant de plumes (et un peu de sang qui avait séché) sur le sol, mais bon, il en fallait plus pour l’effrayer. Elle avait presque atteint, et ce sans encombre, l’escalier à côté du local de rangement des chaises-longues menant au Pont A, lorsqu’elle sentit quelque chose toucher le talon de sa chaussure. Elle se retourna vivement pour faire face à… personne. Baissant les yeux, elle reconnut un palet de shuffleboard (une sorte de jeu de marelle). C’était comme si le palet avait glissé sur le pont jusqu’à heurter sa chaussure en douceur… Mais c’était anormal. Pour glisser, le palet devait avoir été lancé par quelqu’un. Or, tous les Titanicophiles se trouvaient au Pont C. Tiphaine voulut reculer d’un pas vers l’escalier menant au Pont A… et se prit les pieds dans quelque chose, avant de tomber de tout son long en arrière. Elle se fit mal aux coudes en chutant, et elle se releva en pestant. Elle constata alors qu’elle avait trébuché contre un manche de shuffleboard, posé en plein milieu du pont-promenade. Elle était pourtant sûre que cette chose ne se trouvait pas là avant : elle l’aurait forcément vue ! Ce n’était pas rassurant. Tiphaine regarda autour d’elle, mais ne vit personne. Elle se dirigea alors vers l’escalier et le descendit. Elle avait atteint la moitié de l’escalier quand un bruit la fit sursauter : un palet de shuffleboard (d’une autre couleur) avait roulé jusqu’au bord de l’escalier avant de tomber en rebondissant sur chacune des marches. À présent franchement inquiète, Tiphaine descendit le reste de l’escalier à toute vitesse, se jeta ensuite sur la porte de la coursive menant au Grand Escalier Arrière, et dévala alors ses trois niveaux pour se retrouver devant la coursive menant à l’Hôpital de Bord… pile quand arrivaient ses amis Titanicophiles. Remarquant que Tiphaine était essoufflée et visiblement nerveuse, Aurélie oublia l’animosité qu’elle avait manifesté une dizaine de minutes auparavant et s’inquiéta pour elle.
- Tiphaine ? Ça va ?
- Oui. Très bien. Mais Denis a raison, il ne faut plus emprunter le pont-promenade.
Denis acquiesça, ravi de voir qu’on l’écoutait, mais Sonia s’interrogeait.
- Pourquoi ? Un truc s’est encore effondré ? D’autres mouettes ? Un iceberg est tombé sur toi ?
- Il n’y a… rien eu. Je pense juste que c’est préférable de suivre les conseils de Denis, qui sont toujours très bons, voilà tout. Allez, entrons dans l’Hôpital de Bord.
Personne n’osa contester cet excès de mauvaise foi de peur d’énerver à nouveau Tiphaine. Antoine se réinstalla sur la table de chirurgie, un peu anxieux, tandis qu’Elodie déballait le matériel de suture, un peu anxieuse elle aussi. Denis se chargea, après avoir trouvé une seringue, d’injecter une petite dose de morphine à Antoine afin qu’il ne sente pas l’aiguille lui piquer la peau du visage. Sonia, elle, avait emmené Aurélie à l’écart et se chargeait de désinfecter ses nombreuses plaies puis d’y appliquer des pansements après avoir fouillé la grande armoire vitrée à la recherche de coton, d’alcool désinfectant, et de pansements. Tiphaine, pendant ce temps, s’était approchée du hublot et regardait dehors, songeuse. Guillaume s’approcha d’elle mais ne dit rien, et regarda par le hublot lui aussi. Nicolas, quant à lui, était resté à l’entrée et regardait Antoine avec appréhension, se demandant si il allait oser le regarder se faire charcuter la joue. Elodie s’approcha alors d’Antoine, et après avoir inséré un fil chirurgical dans son aiguille à chas, elle lui piqua la joue afin de faire traverser l’aiguille.
Antoine poussa un hurlement si puissant que le hublot par lequel regardaient Tiphaine et Guillaume se fissura. Elodie, toute tremblante, battit en retraite et se cacha derrière Denis, qui avait failli faire un infarctus. L’historien se redressa sur la table de chirurgie, une aiguille fichée dans sa joue, et attrapa vivement le flacon de morphine. Après avoir consulté l’étiquette en fronçant les sourcils, il regarda Nicolas TRÈS méchamment.
- Monsieur le Techie est capable de consulter en détail une photo en noir et blanc d’une qualité dégueulasse afin de trouver un reflet de meuble inconnu sur une surface lisse… ou de pointer la marque écrit en tout petit sur une vis… MAIS MONSIEUR LE TECHIE N’EST PAS FOUTU DE LIRE L’ÉTIQUETTE SUR LE FLACON ! C’EST DE LA PÉNICILLINE, PAS DE LA MORPHINE ; ESPÈCE D’ABRUTI ! TU VEUX MA MORT ?!
Tiphaine avait été si effrayée par le hurlement d’Antoine qu’elle prit les choses en main. Elle fouilla l’armoire vitrée, en sortit un gros flacon, puis chipa un morceau de coton à Sonia. Elle imbiba le coton avec le liquide… puis le pressa contre le nez d’Antoine tout en plaquant une main sur sa bouche pour le forcer à respirer par le nez.
- Mais Fiphaine qu’est-f’tu fais… je… tu…
Antoine s’écroula sur la table de chirurgie, sur le dos, les yeux fermés. Tiphaine regarda doctement le gros flacon.
- Du chloroforme.
Elle le reposa dans l’armoire, mais l’en retira une seconde plus tard et le rangea dans ‘’son’’ sac à dos kaki, qu’elle avait toujours sur elle.
- Ça peut toujours servir…
Nicolas la regarda, sourcils froncés.
- C’est le sac de Vincent, je crois ? Il y a quoi dedans ? Pourquoi tu le gardes ?
- Oui. Dès que je l’ai vu, je me suis dit qu’il fallait que je le garde. J’ignorais pourquoi. Mais vu le tour que prennent les événements, je pense que c’est une bonne idée… Entre les mouettes tueuses, la cheminée tueuse, et tout ce qu’on casse… Surtout qu’il n’y a plus de canots… Dedans, il y a le livre de Marie Chessire, vu qu’il était dans le sac quand je l’ai trouvé. J’y ai ajouté le journal de Murdoch, que j’ai récupéré il y a quelques heures.
- … Je pourrai te donner les papiers que j’ai récupérés à l’imprimerie et le carnet de notes d’Andrews pour que tu les mettes dans ton sac ?
- Bien sûr Nicolas !
Denis se tourna vers lui, étonné.
- Tu as pris le carnet d’Andrews ?!
- Ben, euh… oui… Pourquoi, il fallait pas ?
- Si, c’est une bonne idée, mais j’aurais aimé que tu me le fasses lire, enfin !
- Oh, pas de problème, je te le montrerai dès que je repasserai à ma cabine. J’ai bien fait de le prendre, d’ailleurs, vu que la cabine d’Andrews s’est écroulée…
- QUOI ?!!!!
Le chef-cuisinier, scandalisé, avait hurlé si fort que tout le monde avait fait un bond. Tiphaine ressortit le flacon de chloroforme de son sac et toisa Denis d’un air sombre. Nicolas tenta de s’expliquer en bégayant.
- Mais, mais… C’est pas moi ! C’est quand la cheminée d’Antoine s’est effondrée !
Denis regarda alors Antoine, profondément assoupi sur sa table de chirurgie, et dût se retenir de lui cracher dessus.
- C’est une honte, un scandale ! Une véritable insulte ! On devrait priver Antoine de soins médicaux pour ce crime ! Pauvre Thomas Andrews !
Tiphaine intervint.
- Du calme, Denis. Andrews n’est pas mort… enfin, euh, si, mais pas à cause de ça.
Guillaume la regarda en réfrénant un sourire. Denis, lui, ne souriait pas. Pas du tout.
- Non, non, non ! C’est inqualifiable ! C’est un blasphème international, et même intergalactique ! C’est comme si on avait transformé Oradour-sur-Glane en parc d’attractions, ou l’Ossuaire de Douaumont en terrain de minigolf ! C’est terriblement choquant ! Oh, pardonnez-leur, Monsieur Andrews, ils n’ont pas fait exprès !!
Tiphaine intervint à nouveau.
- Oh, Denis, tu te calmes !
Elle avait prononcé sa mise en garde d’un ton entendu en insistant sur le « calmes ». Denis, soufflé, n’ajouta pas un mot, mais sortit en claquant la porte. Elodie s’était calmée, et semblait courroucée.
- Bon, je peux opérer le patient en paix, maintenant ?!
Un silence royal se fit alors que la Belge s’emparait de l’aiguille toujours fichée dans la joue d’Antoine.

Denis, terriblement chamboulé, avait grimpé quatre-à-quatre le Grand Escalier Arrière jusqu’au Pont A. Il avait été si vite qu’il n’avait pas aperçu la désolation régnant dans la réception du Restaurant à la Carte (notamment le lit de Thomas Andrews au milieu des décombres des ponts-promenades) au Pont B… Après avoir débouché au Pont A par la volée de marches tribord, le chef-cuisinier fit le tour de la rambarde en fer forgé, puis pénétra dans la petite alcôve de bâbord avant d’ouvrir la porte de la cabine A36. Là, il poussa un cri de rage. Il ne restait rien de la cabine : elle était à ciel ouvert, le mur extérieur s’était affaissé, et le sol s’était effondré, précipitant tout le mobilier de la pièce au pont se trouvant en-dessous. Il regarda la scène de désolation, consterné, et allait quitter l’alcôve quand son regard accrocha un éclat doré au milieu des décombres. En regardant de plus près, Denis eut l’impression que cela provenait d’un petit carton à moitié écrasé sous une coiffeuse démantibulée. Il choisit donc de descendre au Pont B, et marcha au milieu des décombres, à la recherche du petit carton. Il le localisa bien vite et parvint à l'extraire sans trop de difficultés, bien qu’il manqua de se couper un doigt contre un morceau de métal tranchant comme un rasoir. Il remonta alors au Pont A et se posa dans un des fauteuils, vu qu’on ne voyait pas grand-chose dans la réception car les lustres n’y fonctionnaient plus. Il déballa alors… l’Artémis de Versailles ?! Non, enfin, oui, c’était bien l’Artémis de Versailles, assez lourde au demeurant, mais des détails divergeaient : la position des bras, du regard, et du cerf était symétriquement opposée à celle de l’Artémis ‘’normale’’ (le regard se portait normalement vers la gauche, le bras qui prenait une flèche dans le carquois était normalement celui de gauche, et le cerf se trouvait normalement à droite ; alors que c’était l’exacte opposée pour cette statue), et cette statue semblait être plaquée or alors que la ‘’normale’’ était de couleur bien plus sombre (un alliage de zinc). Comment était-ce possible ? Denis se leva et se rendit au Grand Salon. Là, il put constater que l’Artémis ‘’normale’’ se trouvait sagement à sa place, posée au centre de la cheminée de marbre. Perplexe, Denis se rassit et observa à nouveau la statue dorée qu’il avait entre les mains : pourquoi y avait-il une deuxième Artémis à bord, et cachée chez Andrews ? C’est alors qu’il se rendit compte qu’une enveloppe (vierge) un peu chiffonnée se trouvait dans le carton. Il la prit, l’ouvrit avec un peu de scrupules, et reconnut l’écriture de Thomas Andrews. Son cœur se mit à battre fort tandis qu’il prenait connaissance de la lettre. Elle était adressée à Alexander Carlisle, le concepteur original des paquebots de la classe Olympic avant sa ‘’retraite anticipée’’ en 1910.
- Voyons… « Cher Alexander… blablabla… Le voyage inaugural se déroule dans de parfaites occasions… blablabla… L’équipage est très qualifié et les passagers sont très agréables, bien que je ne porte pas dans mon cœur celui qui a critiqué sa conception en arguant que j’étais un incompétent car le Grand Escalier Arrière ne desservait pas le Pont D, et donc la Salle à Manger de Première Classe. On ne pourra me reprocher le fait que les cuisines s’étendent sous le Grand Escalier Arrière et qu’on ne pouvait donc y faire déboucher un quatrième étage !… »
Denis était scandalisé.
- Non mais il se prend pour qui, ce passager à la con ?! Comment il ose attaquer mon pauvre Thomas Andrews pour un motif aussi débile ?! Il avait qu’à rester chez lui si il voulait accéder à une salle à manger par les cuisines !! Non mais vraiment, y en a qui méritent des baffes !!
Il se calma difficilement et continua sa lecture, son cœur battant toujours fort alors qu’il continuait à prendre connaissance de ce document d’une valeur historique inestimable.
- « Je suis monté le premier à bord avec mon groupe de garantie, ce 10 avril, et alors que nous passions dans le Grand Salon, j’ai décidé d’opérer un changement de dernière minute. J’ai songé à votre idée de placer deux Artémis de part et d’autre de la cheminée, contrairement à ce qui s’était fait sur l’Olympic ; mais il m’est apparu que cela chargeait peut-être un peu trop le manteau de cette cheminée, et il m’a alors paru préférable de retirer l’Artémis de gauche et de placer celle de droite au centre. Il est amusant de constater que j’ai choisi de retirer celle nous ayant donné le plus de fil à retordre. En effet, comme vous le savez, les deux Artémis sont creuses, légères, et faites d’un alliage de zinc. Or, l’Artémis de gauche est tombée du manteau de la cheminée au cours des essais de giration du 2 avril, et elle s’est brisée en touchant le sol. Il a donc fallu en fondre une nouvelle dans un laps de temps très court, si bien que nos instructions ont été mal comprises par le sculpteur, qui nous a livré une nouvelle statue lourde, pleine, et en or massif. Comme il était trop tard pour en redemander une nouvelle en alliage de zinc, nous nous sommes contentés de la recouvrir d’une pellicule de zinc pour lui donner un aspect semblable à celui de sa consœur de droite. Tout ça pour rien, étant donné que j’ai décidé de la retirer. Puisque nous nous retrouvons avec une statue en trop, j’ai pris la décision de faire retirer la pellicule d’alliage de zinc recouvrant la nouvelle statue de gauche afin de lui rendre son éclat doré, et de vous en faire don. Voyez ceci comme un « cadeau de retraite » : les navires de la classe Olympic, sur lesquels j’ai eu le privilège de poursuivre votre travail, sont probablement les plus somptueux et les plus ingénieux que vous n’ayez jamais construits. Vous manquerez à beaucoup de monde aux Chantiers Harland & Wolff, moi le premier. Je vous enverrai ce colis à notre arrivée à New-York, avant le voyage de retour du Titanic. Prenez soin de vous, et portez-vous bien. Thomas Andrews. »
Denis était comme paralysé parce ce qu’il venait de découvrir. Il était aussi très ému, si bien qu’il dût essuyer une larme qui commençait à couler de son œil droit. Ainsi donc, il y avait sur le Titanic, à l’origine, deux Artémis dans le Grand Salon. Mais Thomas Andrews avait jugé que cela faisait trop, et avait choisi de retirer celle de gauche… pour l’envoyer à son prédécesseur ! Et ce en sachant que cette statue avait une valeur inestimable de par sa composition : de l’or massif ! C’était pour ça qu’elle était plus lourde et brillait plus que l’Artémis ‘’normale’’… Décidément, Thomas Andrews était vraiment un homme adorable, fabuleux, généreux, merveilleux, et prévenant.

Après s’être perdu dans ses pensées pendant quelques minutes, Denis rangea soigneusement la statue et la lettre dans le petit carton, puis redescendit le Grand Escalier Arrière avec le fameux carton sous le bras. Arrivé au Pont C, il retourna à l’Hôpital de Bord, où il retrouva les Titanicophiles. Sonia avait fini de ‘’réparer’’ Aurélie, couverte de pansements, à qui elle avait prêté son gilet vu que son haut était plein de trous. Tiphaine, qui regardait à nouveau par le hublot (l’autre, celui pas fissuré) avec Guillaume, se retourna vers Denis, constatant qu’il s’était calmé.
- Ça va ? Tu as l’air un peu… sonné ?
- Oui, un peu. Excuse-moi de te demander ce service, mais est-ce que tu pourrais mettre ce petit carton dans ton sac ? C’est un peu lourd, mais…
- Pas de problème !
Elle prit le carton et le rangea dans son sac, heureusement spacieux, après avoir regardé ce qu’il y avait dedans.
- C’est la statue du Grand Salon, ça, non ? Pourquoi tu l’as prise ?
Denis leur expliqua alors toute l’histoire. Nicolas fut celui qui se montra le plus intéressé, et il insista pour que Tiphaine ressorte la statue de son sac afin de pouvoir la contempler. Pendant la discussion, Elodie, penchée sur le visage d’Antoine, s’était finalement redressée, un drôle d’air au visage. Aurélie s’approcha d’elle et contempla son travail.
- Wowh, c’est impeccable ! Tu as vraiment fait du beau boulot, ma chatonne belge. Mais… ça ne va pas ?
- Si, si… C’est juste… bizarre…
- Comment ça ?
- Je… j’avais l’impression de ne plus contrôler mes mouvements. Je n’avais jamais fait ça auparavant, et pourtant, je savais exactement ce qu'il fallait faire. Comme si quelqu’un dirigeait mes gestes.
Tiphaine reconnut la sensation qu’elle avait eue en jouant du violon.
- Tiens, c’est comme Antoine avec le piano ou moi avec le vio...
Guillaume, intrigué par le fait qu’elle s’était brusquement interrompue, se détacha du hublot et la regarda.
- Tiens, c’est vrai, tu ne nous avais pas dit ce que tu avais été faire avec ce violon, vu que tu avais demandé à Nicolas où il se trouvait ! Tu en as joué ?
Démasquée. Tiphaine bredouilla.
- N-non ! J’allais parler du voilier de Gwenaëlle.
- Hum.
Guillaume n’était clairement pas convaincu, mais un monstrueux gargouillement provenant du ventre de Nicolas le dispensa de répondre.
- Oups. Désolé. J’ai un peu faim…
Denis regarda sa montre, puis Sonia qui s’était mise à désinfecter et panser les plaies d’Elodie.
- Il est déjà 9 heures, c’est vrai. On ira tous à la Salle à Manger après que Sonia ait terminé de soigner Elodie.
Tout le monde approuva. Comme Elodie avait été moins blessée qu’Aurélie, ses soins durèrent moins longtemps. Sonia lui tendit ensuite une blouse de médecin afin qu’elle n’ait pas trop froid, vu que son haut à elle aussi avait été pas mal tailladé par le bec des mouettes. Guillaume, lui, se tourna vers Antoine, toujours endormi sur la table de chirurgie.
- Et Antoine ? Qui… dort… pour changer.
Aurélie s’approcha de lui.
- Vous n’avez qu’à aller manger, je resterai ici jusqu’à ce qu’il se réveille.
Denis fronça les sourcils.
- Pas question. Tu as vécu de dures épreuves, donc tu viens manger avec nous ! Tu as besoin de te remplir l’estomac après tout ça.
- Mais Denis, je…
- Pas de Denis qui tienne ! Tu viens avec nous. Antoine ne risque rien, et il nous rejoindra quand il se sera réveillé.
- Bon… D’accord.
Les Titanicophiles (sauf Antoine) sortirent donc de l’Hôpital de Bord. Quelques minutes plus tard, ils se trouvaient dans la Salle à Manger au Pont D afin de profiter du (toujours) copieux brunch concocté par Denis.

(message suivant pour la suite du chapitre)
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Canard-jaune

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MessageSujet: Re: [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali   Mar 15 Nov 2016 - 4:00

(message précédent pour le début du chapitre)

Vendredi 12 décembre 2014, RMS Titanic, 13h30.

Le food coma était proche. Les Titanicophiles s’empiffraient chaque jour plus que la veille : ils avaient littéralement dévoré (entre autres) le poulet cuit au bacon avec de la sauce Parsley, le gâteau de tapioca, le tournedos de bœuf épicé qui avait donné tant de difficultés à Denis, sans oublier du Cheshire (un fromage du Nord-Ouest de l’Angleterre). Antoine avait été laissé à se convalescence pendant le repas, mais maintenant que les ventres étaient remplis, son souvenir se rappelait à ses amis et à sa compagne. Aurélie se leva donc, ce qui étonna Sonia.
- Oh, tu ne veux rien manger d’autre, Aurélie ?
- Mais tu es folle Sonia, tu vas me faire exploser ! Non, je vais aller voir comment se porte notre blessé de guerre. Qui m’aime me suive !
Tout le monde aimait Aurélie, mais personne ne la suivit… Sans doute voulaient-ils que les amoureux se retrouvent en paix : Antoine avait quand même failli mourir. La juriste sortit de la Salle à Manger par bâbord, et grimpa au Pont C par la volée de marche bâbord du Grand Escalier Avant. Là, elle remonta la coursive centrale bâbord, traversa transversalement le hall du Grand Escalier arrière, et entra dans l’Hôpital de Bord… où ne se trouvait plus Antoine ! Perplexe, Aurélie fit un pas dans la pièce… et la porte se referma brutalement derrière elle : un cliquetis indiqua qu’elle avait été fermée à clé. Mais par qui ?!
- Antoine ?
Pas de réponse. Et elle commençait à avoir drôlement froid.
- Antoine, ce n’est pas drôle !
La lampe au plafond s’alluma et se mit à clignoter par intermittence.
- Arrête, Antoi-

Une bonne heure s’était écoulée depuis le départ d’Aurélie. On riait beaucoup, à la Salle à Manger : Sonia racontait les potins livrés parfois par une de ses amies enseignantes. Celui en cours de narration était consacré au petit Christophe, qui s’était débrouillé pour s’enfermer dans un réfrigérateur au cours d’une partie de cache-cache. Il avait fallu deux heures pour le retrouver, mais l’enfant n’avait eu aucun problème : non seulement il n’avait pas eu froid… mais en plus, il s’était allègrement servi dans la réserve de yaourts fruités stockée dans l’appareil.
- Vous auriez vu la tête de mon amie, ahah ! N’empêche que je n’en aurais pas mené large si j’avais été à sa place, j’aurais eu hyper peur que le petit finisse comme Jack dans The Shining !
Antoine fit soudain son entrée. Il souriait, tout comme les convives… bien qu’Elodie haussa les sourcils.
- Ben. Tu as laissé Aurélie là-bas ?
Ce fut au tour d’Antoine d’hausser un sourcil.
- Quoi ? Comment ça ?
- Bah… Aurélie… Pourquoi tu l’as laissée à l’Hôpital de Bord ? On commençait d’ailleurs à se demander pourquoi elle ne revenait pas.
- Pourquoi elle serait allée à l’Hôpital de Bord ? Vous m’avez soigné dans la Bibliothèque de Deuxième Classe ! D’ailleurs, j’ai pas compris pourquoi ni comment vous m’avez déplacé là-bas : la morphine devait être hyper puissante pour que je ne sente rien.
Tiphaine se leva : elle ne souriait plus du tout.
- Antoine, je ne sais pas trop si tu es encore… drogué par la morphine… Mais on ne t’a jamais soigné là-bas. On t’a laissé à l’Hôpital de Bord après t’avoir recousu. Tu peux d’ailleurs remercier Elodie.
- Mais… Je me suis réveillé là-bas, pourtant ! En Deuxième Classe !
Elodie pinça les lèvres : Antoine ne l’avait pas remerciée malgré le rappel de Tiphaine. Denis se leva à son tour.
- Mais, euh, attendez. Si Antoine vient de se réveiller… tu viens de te réveiller ?
- Oui, ça fait à peu près dix minutes.
- Il vient de se réveiller complètement ailleurs qu’à l’Hôpital de Bord. Mais alors, pourquoi Aurélie prend autant de temps à revenir de cet endroit ?
Ce fut au tour de Sonia de se lever. Elle paraissait grave.
- Il faut aller la chercher immédiatement.
Tiphaine fronça les sourcils.
- Mais, pourquoi tu t’emballes ? Si elle n’est pas revenue, c’est qu’elle est allée prendre l’air, ou lire, ou encore…
- Mais enfin, Tiphaine, si Aurélie est allée à l’Hôpital de Bord sans y trouver Antoine, c’est qu’elle y est encore ! Quand tu pars chercher ton copain convalescent et qu’il n’est pas là où il doit se trouver, tu reviens immédiatement prévenir : tu t’arrêtes pas en route pour lire du Jane Austen !
La demoiselle au sang celtique dût admettre que Sonia marquait un point. Toutefois, Sonia cru bon d’ajouter autre chose.
- Regarde Guillaume : si il était dans le même cas qu’Antoine, tu serais revenue immédiatement et tu aurais déclenché une chasse à l’homme géante dans tout le navire !
Ce fut au tour de Guillaume de froncer les sourcils.
- Euh, qu’est-ce que tu veux dire Sonia ?
Sonia demeura interdite… puis fit demi-tour et sortit en coup de vent.
- Zut, je vais la chercher !
Tout le monde suivit, Sonia et Antoine ouvrant la marche après que celui-ci eut rejoint la Béarnaise.

Tout était normal dans l’Hôpital de Bord. Les flacons et outils médicinaux étaient sagement rangés dans les armoires vitrées, les blouses médicales étaient tranquillement suspendues à leur patère… et Aurélie, auréolée d’une lueur rouge, flottait dans les airs au-dessus de la table d’observation : ses yeux étaient fermés et ses membres pendaient dans le vide. On entendit soudain la porte remuer, puis la voix d’Antoine.
- Pourquoi cette porte est fermée ? Elle est bloquée ?
Denis répondit.
- Non, c’est la serrure. Qui donc aurait fermé cette porte ?
Antoine se fit alors donneur d’ordres.
- Elle doit être derrière. Denis, enfonce cette porte.
- Dîtes, vous croyez pas que vous avez assez cassé de trucs comme ça ?!
- Oh, c’est pas le moment de geindre, Nicolas ! Denis, enfonce donc cette porte !
Denis s’exécuta… et faillit se démettre l’épaule.
- Outch ! Ils faisaient du solide, à l’époque !
- Bah voyons, quand vous voulez casser, ça marche pas, mais alors quand vous faites pas expr…
- La ferme, Nicolas ! Denis, recommence !
Tiphaine entra dans la partie.
- Je te trouve bien autoritaire et vulgaire, Antoine ! Calme-toi un peu !
- Et c’est toi qui me dis ça ?!
- Dis-donc, je suis censée prendre ça comment ?!
- OH, LA FERME !!!
La dernière exclamation venait d’Elodie. Tout le monde se tut, tandis qu’elle écartait Denis sans ménagement. Elle décocha ensuite un vigoureux coup de pied dans la porte, qui brisa net la serrure. La porte s’ouvrit en grand, et Antoine s’y engouffra. Il fut alors interloqué de voir Aurélie... en train de fouiller l’armoire vitrée.
- Aurélie ?
Sa dulcinée se tourna vers lui et parut surprise.
- Oh, Antoine ! Je me demandais où tu étais ! J’allais revenir à la Salle à Manger, vu que tu t’es réveillé avant que j’arrive… Mais je me suis mis à avoir un peu mal au ventre, et j’ai cherché du Spasfon là-dedans, mais évidemment, ça ne devait pas exister à l’époque… Tu vas mieux ?
- Moi ? Oui, que je vais bien, mais on a eu peur ! Pourquoi t’es-tu enfermée là-dedans ?
- Je ne me suis pas enferm…
- Mais si ! À clef !
- La porte s’est peut-être bloquée quand je l’ai refermée ?
- Et pourquoi ne nous as-tu pas entendus ?
- Euh… J’étais peut-être trop plongée dans l’armoire… Tout est écrit en latin, sur les pots : ça demande un peu de concentration…
Nicolas paraissait exaspéré.
- Nous avons donc enfoncé une porte pour rien, car tu n’as « pas entendu ». Bravo, Aurélie.
- Oh, ça va, Tiphaine ! Toujours en train de faire une remarque désobligeante !
- Euh, je n’ai rien dit, c’était Nicolas. Mais il appréciera la remarque. Et moi aussi, d’ailleurs…
Pendant ce temps, Antoine, toujours un peu inquiet, avait fait un bref câlin à Aurélie. Sonia cassa l’ambiance mignonne induite par le câlin.
- Je ne comprends strictement rien. Quelqu’un peut m’expliquer ?
Denis avait froncé les sourcils.
- En effet, des explications ne seraient pas de trop, Aurélie. La porte, passe encore. Mais je ne comprends pas comment tu n’as pas pu nous entendre.
- Mais… je ne comprends pas non plus. Sans doute la distraction, comme je te disais.
Tout le monde resta songeur, et Elodie finit par faire une remarque pertinente, suivie d’une heureuse proposition.
- Cette armoire a donc une excellente isolation phonique. Et si on allait ailleurs ?
La proposition fut acceptée à l’unanimité, et ils s’éloignèrent. Quand ils furent hors de vue, la lumière au plafond de l’Hôpital de Bord s’éteignit toute seule, et la porte se referma comme si un portier invisible s’était trouvé là.

Vendredi 12 décembre 2014, RMS Titanic, 15h00.

Les Titanicophiles s’étaient installés dans la Salle à Manger des Valets, qui était toute proche (et où ils n’étaient encore jamais allés). Là, chacun se mit à suggérer un programme pour l’après-midi. Nicolas parut soudain se souvenir de quelque chose.
- Oh, Tiphaine ! Tu as ton sac ?
- Oui, il ne me quitte plus.
- Est-ce que je peux aller chercher le carnet de Thomas Andrews et…
- Bonne idée, Nicolas : tu pourras me le faire lire !
- Euh, oui, d’accord Denis. Donc, son carnet et les menus et vade-mecum que je suis allé chercher à l’imprimerie pour que tu les mettes dans ton sac ?
- Bien sûr, Nicolas !
- Ok, merci Tiphaine, je vais les chercher.
Nicolas quitta la salle, et retourna vers sa cabine, qui était à bâbord. En chemin, il se fit la réflexion qu’à nouveau, il n’avait pas allumé les lumières des coursives et du Grand Escalier Avant : il le ferait en ressortant de sa cabine. Arrivé à l’endroit désiré, il mit la main sur le précieux carnet (ainsi que celui qui était vierge, où il comptait prendre des notes) et sur les papiers. Alors qu’il s’apprêtait à sortir, la porte se referma violemment à son nez : sous le choc, le verrou s’enclencha tout seul.
- Hé ! Qui a fait ça ?! Ce n’est pas drôle, j’aurais pu recevoir la porte dans le nez !
Personne ne répondit, mais la lumière, qu’il n’avait pas eu le temps d’éteindre, se mit à clignoter. Et il commençait à avoir froid. Le techie se retourna donc vers la fenêtre, pensant qu’il l’avait laissée ouverte et qu’elle aurait pu faire courant d’air, mais non : ce n’était pas le cas. Nicolas fronça alors les sourcils, ôta le verrou sans ménagement, ouvrit la porte, éteignit la lumière, et sortit. Il referma soigneusement la porte, puis s’éloigna, un peu troublé. À nouveau, il avait oublié de rallumer dans les coursives et dans le Grand Escalier Avant. Dans sa cabine désormais vide de présence humaine (mais pas de présence tout court), le miroir de la coiffeuse se brisa tout seul.

Sonia sourit à Nicolas quand il fut de retour, mais il ne lui rendit pas. Elle s’en étonna donc.
- Quelque chose ne va pas, Nicolas ?
- Oui ! Je trouve ça pas cool de faire des blagues avec les portes !
Tiphaine, qui s’était approchée en ouvrant son sac, s’arrêta net.
- Euh, de quoi tu parles ?
- Quelqu’un m’a refermé la porte au nez ! Et ça ne peut pas être un courant d’air : ma fenêtre était fermée !
Denis tenta de se montrer docte.
- Mais, Nicolas… Personne n’a bougé d’ici…
- Très bien, très bien. Vous voulez jouer les complices. Ben pour la peine, la visite des lieux de Troisième Classe est reportée à demain ! Ça vous apprendra !
Elodie sentit la moutarde lui monter au nez.
- Non mais descends un peu de ton estrade, Nicolas ! Tu trouves ça normal, de tous nous traiter de menteurs ?!
Sonia renchérit, elle aussi agacée.
- Et puis, tu n’avais pas la même façon de voir les choses, l’autre jour, quand tu m’as fait peur à côté de Scotland Road ! Donc n’en rajoute pas !
Ce fut au tour de Nicolas de s’agacer.
- Mais bon sang, de quoi tu parles ? J’ai déjà dit à tout le monde ici que ce n’était pas moi ! Sois logique, Sonia, tu…
- Merci de me traiter de conne…
- Mais non, je ne dis pas ça ! Mais j’étais tout en haut, au Pont des Embarcations : tout le monde m’a vu descendre le Grand Escalier juste après que tu sois partie vers la Salle à Manger !
- Alors c’était qui, MONSIEUR Nicolas ?! Vincent, peut-être ?!
Il y eut un énorme blanc. La température sembla chuter d’une dizaine de degrés, et Sonia, qui s’était remise à frissonner, sentit sa voix chevroter.
- Pardon. Je ne voulais pas dire ça.
Les lampes au plafond se mirent à grésiller, puis s’éteignirent l’espace d’une seconde. Dans l’intervalle avant qu’elles se rallument, Denis sentit Aurélie, assise à côté de lui, poser sa main sur son épaule l’espace d’un instant. Une fois les lampes rallumées, Guillaume regarda le plafond, songeur, tandis que Denis se tournait vers Aurélie. Captant son regard (elle parlait avec Antoine), elle le dévisagea.
- Oui ?
- Eh bah ? Tu voulais me dire quelque chose ?
- Non, pourquoi ?
- Ben, pourquoi tu m’as touché l’épaule ?
- Euh… Je ne t’ai pas touché l’épaule…
- … Antoine ?
- Qui que quoi ? Denis, certains de mes membres sont d’une taille très appréciable, mais mes bras sont trop courts pour que…
- Ouais, c’est bon, j’ai compris, merci Antoine.
Et après avoir levé les yeux au ciel, Denis recentra son attention sur Nicolas, qui venait de déposer ses papiers dans le sac de Tiphaine. Il avait gardé un carnet (le vierge) sur lui, et avait posé celui de Thomas Andrews sur la table, devant Denis, pour qu’il puisse le lire.
- Oh, merci Nicolas. Euh… Tu t’en vas ?
En effet, Nicolas s’était dirigé vers la sortie.
- Oui. J’aime pas vos blagues. Je vais aller faire des croquis.
Tiphaine paraissait exaspérée.
- Non mais écoutez-le ! Tu ne veux pas qu’on sorte les violons, non plus ?! Si c’est pour pourrir l’ambiance, ne te gêne pas : pars !
Nicolas la regarda d’un air mi-peiné, mi-fâché, et sortit sans claquer la porte. Tiphaine, se demandant si elle n’avait pas été trop dure, se tourna vers Guillaume en quête d’un allié.
- Tu ne trouves pas qu’il exagère ? Il refuse de nous croire et tout !
Mais Guillaume était toujours songeur, regardant le plafond. Il recentra alors son attention sur Tiphaine.
- Les violons, oui… Ah, euh, ben, je sais pas. Au pire, c’est pas grave si on se disperse tous, hein. Les installations de Troisième Classe peuvent bien encore attendre encore un jour. Et puis, t’as été un peu dure.
- Merci pour ton soutien indéfectible, Guillaume.
- De rien. J’y vais.
- Mais… Tu vas où ?
- Un truc à vérifier.
Et il sortit, filant vers son destin. Tiphaine se tourna vers les autres : Denis, face à elle, lisait le carnet de Thomas Andrews comme s’il s’agissait du Nouveau Testament. À côté de lui, Aurélie était en conversation avec Antoine. Face à Aurélie, Elodie semblait songeuse, tandis que Sonia observait une tasse posée sur la table comme si elle avait été un objet d’art moderne. Voyant que personne ne semblait la retenir, Tiphaine sortit à son tour.

Vendredi 12 décembre 2014, RMS Titanic, 16h30.

Nicolas se trouvait dans le Fumoir de Première Classe depuis près d’une heure : après avoir ouvert toutes les fenêtres pour dissiper l’affreuse odeur de tabac froid qui y régnait, il avait pu, sur son carnet vierge, tranquillement reproduire avec force détails les vitraux de l’élégant salon de style Géorgien ancien. L’ennui était qu’il faisait un peu froid, vu que la pièce était ouverte aux quatre vents… Une fois qu’il eut achevé son dernier dessin, consacré à Clio (la Muse de l’Épopée, qui apparaissait sur le dernier vitrail qu’il avait étudié), il prit soin de refermer les fenêtres intérieures avec délicatesse : il aurait été extrêmement ballot qu’il en casse une… Il sortit ensuite sur le pont-promenade pour refermer celles de dehors. Puis, il revint au Grand Escalier Arrière (par tribord, l’entrée bâbord étant inutilisable à cause de la chute de la cheminée) et se dirigea vers le Grand Salon, son carnet en poche. Il y retrouva Tiphaine, qui lisait un livre près du feu, et Denis, qui leur servait un thé à tous les deux. Ce dernier lui fit un signe de la main.
- Le carnet de Thomas Andrews était très instructif. Merci beaucoup, Nicolas, pour avoir partagé ce document d’une valeur inestimable.
Tiphaine ne leva pas les yeux de son livre, mais interrogea quand même Nicolas.
- Tu dessinais les vitraux du Fumoir, Nicolas ?
- Euh, oui, pourquoi ?
- D’accord. Je t’ai vu en passant.
- Ah.
Denis trouva la voix de Tiphaine un peu fraîche. Nicolas tenta de réchauffer un peu la conversation.
- Tu… lis un livre de la bibliothèque du Grand Salon ? Un Brontë, on dirait.
- Oui, c’est Jane Eyre. Tu devras attendre que je le finisse si il t’intéresse.
- Oh, non, il y a bien assez de livres ici pour me faire plaisir, ne t’en fais pas ! En tout cas, c’est une très belle édition.
La couverture, d’un ravissant bleu royal, était dorée à l’or fin.
- Oui, je sais.
La voix de Tiphaine était toujours aussi fraîche. Elle ne semblait pas vouloir pardonner à Nicolas son ‘’caprice’’ de tout à l’heure. Denis toussota, et réorienta la conversation.
- Je pourrais voir tes croquis, Nicolas ?
- Bien sûr !
Nicolas posa son carnet sur la table, à côté du plateau à thé, pour que Denis puisse le feuilleter.
- Hum, et… est-ce que je pourrais te demander un thé ? Aux fruits rouges, tu aurais ça ?
- Bien sûr, Nicolas. Je vais te le préparer.
Denis disparut dans le bar accessible via une petite pièce attenante au Grand Salon. Nicolas jeta un regard un peu gêné vers Tiphaine, qui ne bronchait toujours pas, et se dirigea vers le grand meuble-bibliothèque pour y regarder la sélection de livres. Il s’arrêta à mi-chemin et tourna la tête vers l’entrée avant de la salle : il lui semblait avoir entendu crier.
- Tiphaine ?
- Quoi, encore ?
- J’ai entendu crier. Sonia, je crois.
Il se retourna vers Tiphaine, venant de poser son livre, qu’elle venait de refermer, sur la place à côté d’elle. Elle avait froncé les sourcils.
- Encore ?
- Comment ça encore ?
- Ah, tu n’étais pas là hier, c’est vrai… Non, rien. Allons voir.
Et ils sortirent tous les deux. Nicolas les fit descendre jusqu’au Pont F : ses connaissances de l’architecture du navire étaient telles qu’il était capable de savoir d’où venait précisément le cri grâce à la manière dont il s’était répercuté sur les boiseries, cette répercussion variant selon leurs dimensions ou l’essence de bois les composant. Denis, lui, venait de terminer de préparer le thé de Nicolas dans le bar. Il s’apprêtait à en sortir quand la porte se referma à son nez.
- Eh bien ?!
Il posa la main sur la poignée et tenta de l’actionner, mais elle ne bougea pas d’un pouce : elle semblait coincée. La lampe au plafond s’alluma soudain, alors que Denis n’avait pas touché à l’interrupteur, et se mit à grésiller. Il commença à avoir froid. Denis grommela, inspira un grand coup, et tira sur la poignée tellement fort qu’il l’arracha littéralement de la porte.
- Euh… Oups.
C’était la deuxième chose qu’il cassait aujourd’hui. Décidément, il ne connaissait pas sa force… Gêné, il cacha la poignée dans un tiroir tout proche, éteignit la lumière, et sortit avec le thé de Nicolas. Après son départ, une bouteille de Romanée-Conti, posée près de l’armoire à vins, décolla soudain de son emplacement et alla se fracasser contre l’entrebâillement de la porte, éclaboussant de vin tout le mur à côté. Revenu dans le Grand Salon, Denis constata avec étonnement que Tiphaine et Nicolas n’étaient plus là. Autre détail troublant, l’Artémis de Versailles n’était plus à sa place : elle était à présent posée sur la boîte-aux-lettres à côté de l’entrée avant de la salle. Troublé, il posa le thé de Nicolas sur le plateau placé sur la table près de la cheminée, et alla s’emparer de la statuette. Il la reposa avec vénération à l’emplacement qui était le sien : le manteau de la cheminée.

Vendredi 12 décembre 2014, RMS Titanic, 16h00.

Sonia, qui ne comptait pas passer le reste de la traversée à contempler la tasse de porcelaine posée sur la table, se leva. Denis, qui venait de terminer sa lecture du carnet de Thomas Andrews, leva la tête vers elle.
- Où vas-tu, Sonia ?
- Je pensais aller essayer de faire du piano dans le Salon de Réception. Il n’est jamais trop tard pour commencer à apprendre à en jouer, non ?
- C’est une bonne idée ! Avec tes doigts de fée, tu es sûre d’y arriver.
- Qu’il est charmeur ! Et toi, que vas-tu faire ?
- Je ne sais pas trop. Et vous, les amoureux ?
Il s’était tourné vers Aurélie et Antoine.
- On pensait aller lire un peu au Salon de Lecture et de Correspondance. Ce serait dommage de ne pas profiter de la bibliothèque du navire, par ailleurs fort bien pourvue.
- Et il n’y a pas que la bibliothèque qui est fort bien pourvue ici !
- Antoine…
Denis les aurait bien accompagnés, mais il ne tenait pas encore à subir les blagues graveleuses du chevelu. Il opta donc pour un compromis : il se rendrait au Grand Salon, juste à côté. Chacun d’eux sortit donc par un accès différent : Aurélie et Antoine par l’escalier de service (accessible via une porte au milieu de la salle), Denis par le Grand Escalier Arrière (via la porte du fond), et Sonia par l’accès via la Salle à Manger des Postiers et des Opérateurs Radio (via l’alcôve du côté opposé au fond de la salle). Personne ne se donna la peine de refermer les portes. Elodie, toujours perdue dans ses pensées, tourna soudain la tête à droite et à gauche.
- Ah bah merci, c’est gentil de m’attendre ou de me proposer des activités !
Elle se leva dans l’idée de suivre Denis, mais à peine avait-elle fait un pas vers la porte du fond qu’elle se referma toute seule en claquant. Un cliquetis de serrure se fit entendre. Un nouveau claquement de porte fit sursauter Elodie : la porte menant à l’escalier de service venait de se verrouiller toute seule elle aussi. Un dernier claquement, au-delà de l’alcôve menant à la pièce des postiers à côté, indiqua que la porte qui donnait accès à la coursive centrale tribord de Première Classe venait elle aussi d’être fermée sans intervention humaine.
- À quoi vous jouez ? C’est pas drôle !
Personne ne répondit, mais les lampes au plafond se mirent à grésiller. Elodie commença à avoir froid. Envers et contre tout, elle se dirigea vers la porte du fond, donnant accès au Grand Escalier Arrière, et tenta de peser de tout son poids contre elle : mais cela n’eut aucun effet. La jeune femme se sentait de plus en plus mal. Une migraine lui vrillait les tempes, et elle commençait à suffoquer, comme si un étau la serrait. Elle eut aussi la désagréable impression que quelqu’un venait de la frôler… alors que la salle était vide.
- CA SUFFIT !!
Le froid, la sensation d’étau, et le grésillement des lampes s’interrompirent brusquement, comme si le cri de colère d’Elodie les avaient fait disparaître. Elle chancela un instant. Elle ne comprenait pas ce qu’il venait de se produire… Un nouveau cliquetis se fit entendre depuis la serrure de la porte qui lui faisait face : elle semblait déverrouillée. Désireuse de quitter la salle au plus vite, elle posa sa main sur la poignée. Mais celle-ci s’actionna toute seule et la porte s’ouvrit brutalement. Elodie se la prit de plein fouet et tomba au sol, assommée. La porte se referma ensuite toute seule, tout doucement, avant que son cliquetis de serrure ne se fasse à nouveau entendre. Une lueur rouge se mit à auréoler Elodie.

Sonia venait de déboucher dans le Salon de Réception depuis la volée de marches bâbord du Grand Escalier. Elle se dirigeait vers le magnifique piano à queue quand elle l’entendit à nouveau.
Ambiance sonore (à écouter impérativement jusqu’au bout en poursuivant la lecture).
Elle frissonna. Non, elle ne voulait pas aller à l’endroit où se faisait entendre cette boîte à musique ! Mais le désirait-elle vraiment ? Après tout, cette mélodie était jolie… Non, elle ne lui inspirait pas confiance. Mais une mélodie était inoffensive… pourquoi avait-elle peur ? Il était vrai que ce n’était qu’une mélodie de boîte à musique : elle ne craignait rien. Et puis, il faisait froid dans cette grande pièce. La musique semblait venir des Bains Turcs, deux ponts plus bas : il y ferait sans doute plus chaud. Sonia prit donc à nouveau la volée de marches bâbord, sans avoir vraiment l’impression qu’elle en avait vraiment envie. Arrivée au Pont E, elle descendit la vingtaine de marches menant au Pont F, et entra dans la Salle Froide des Bains Turcs après en avoir ouvert la porte : c’était une magnifique pièce de style mauresque, pleine de mosaïques et de meubles exotiques. Il y faisait une chaleur guère supportable. La musique s’était arrêtée : elle semblait provenir de la coiffeuse, qui se trouvait près des cabines garnies de rideaux pour se changer à l’abri des regards, au fond de la salle. Sonia s’en approcha, et posa les yeux sur la boîte à musique. Celle-ci paraissait inoffensive. Elle leva alors un peu les yeux. Et à nouveau, l’air froid du hall de l’escalier et l’air chaud de la pièce entrèrent en collision : le miroir de la coiffeuse se couvrit de buée, et laissa apparaître des lettres. « TU DOIS ». Sonia, épouvantée, poussa un cri et recula vivement en se prenant les pieds dans l’une des banquettes, ce qui la fit trébucher. Elle se releva, endolorie, et se tourna vers la porte par laquelle elle était entrée, mais celle-ci se referma en claquant. L’autre porte, à droite, était déjà fermée, mais un cliquetis de serrure se fit entendre. Elle était enfermée. Les lumières s’éteignirent un instant, avant de se rallumer. Sonia se demanda si elle n’allait pas hurler. C’est alors que son regard se posa sur la banquette qu’elle avait heurtée. La poupée qu’elle avait vue dans une cabine, la veille, et dans la Salle à Manger de Première Classe, le matin-même, était à présent posée sur le siège comme si elle s’y relaxait. Ses yeux de porcelaine peinte étaient dirigés vers le mur face à elle.  Sonia déglutit : elle était sûre qu’aucune poupée ne s’était trouvée là quand elle était entrée. Elle commençait en plus à grelotter : l’atmosphère était devenue glaciale. Elle se dirigea à toute allure vers la porte, dans l’espoir d’y frapper afin de signaler sa présence. La lumière s’éteignit à nouveau, manquant à nouveau de la faire trébucher. Mais Sonia était parvenue à la porte. Elle allait y frapper quand elle eut l’idée de se retourner. Comme ça. Juste au cas où. Elle le fit. La poupée était toujours à sa place. Mais sa tête avait bougé. Elle ne regardait plus le mur en face d’elle. Elle regardait Sonia. Terrifiée, la jeune femme hurla et se mit à tambouriner contre la porte, alors qu’elle commençait à se sentir prise comme dans un étau. Toutes les lampes grésillaient. Elle allait faire un malaise quand elle se sentit propulsée en arrière : la porte venait de s’ouvrir sur Tiphaine et Nicolas, qui s’étaient ligués contre l’huis ornementé. Nicolas rattrapa Sonia, qui s’effondrait par terre, tandis que Tiphaine inspectait la pièce. Elle revint vers Sonia, pleurant abondamment contre l’épaule de Nicolas, qui commençait à se sentir passablement inondé. Lentement, avec les tapes maladroites dans le dos de Nicolas et les mots apaisants de Tiphaine, elle se calma. Il fut alors possible d’avoir une conversation cohérente et constructive.
- Sonia. Dis-nous tout, à Nicolas et à moi. Que s’est-il passé ?
Sonia, pour toute réponse, écarta Nicolas, qui lui masquait la vue sur les banquettes de gauche. Mais elle s’aperçut, mortifiée, que la poupée ne s’y trouvait plus. Et la buée sur le miroir avait depuis longtemps disparu.
- Je…
- Oui ? Dis-nous.
- Je… Non, rien.
- Comment ça, rien ?! On t’a trouvée dans un état absolument catastro…
- Je croyais que je m’étais enfermée. C’est tout.
Nicolas fronça les sourcils.
- Sonia, je crois que tu ne nous dis pas tout…
- Je suis bien assez grande pour savoir pourquoi j’ai eu peur !
Mais Tiphaine n’admettait pas.
- Mais tu étais terrorisée !
- Car il n’y a personne qui passe jamais dans ce coin ! J’avais peur de mourir de froid et de faim !
Nicolas regarda autour de lui.
- De froid, tu exagères. Il fait plutôt bon, ici.
Il sentit alors qu’on lui tapait l’épaule.
- Quoi ?
Il se tourna vers Tiphaine, qui montrait du doigt la fontaine. L’eau contenue dans celle-ci était complètement gelée. La glace commençait seulement à fondre. Nicolas regarda gravement Tiphaine, puis Sonia.
- Sortons d’ici.
Ils ne firent pas prier pour quitter les lieux. Après leur départ, les rideaux masquant les cabines pour se changer furent arrachés de leur tringle l’un après l’autre, comme tirés par une main invisible.

Les chemins de Nicolas et de Tiphaine et Sonia se séparèrent au Pont D : Tiphaine tenait à emmener Sonia dans l’Office afin de lui servir quelque chose de chaud. Nicolas, lui, souhaitait informer Denis de ce qu’il venait de se produire. Il prit donc la volée de marches bâbord du Grand Escalier, et sa main frôla le candélabre. Il se prit alors une décharge électrique de faible intensité.
- Eh !!
Nicolas, alarmé, se retourna vers le magnifique objet. Il ne se demanda qu’un instant ce qu’il venait de se produire : il venait de s’apercevoir qu’une branche manquait. Un fil électrique dénudé pendait par le trou où la branche manquante aurait dû se trouver. Le pauvre Nicolas prit un air terriblement blasé, soupira un bon coup, et reprit son ascension vers les étages supérieurs. En chemin, il persista à croire que Sonia ne leur avait pas tout dit. Mais comment aurait-il pu la forcer à dire la vérité ?... Arrivé au Grand Salon, il avisa Denis, en train de contempler l’Artémis de Versailles posée sur le manteau de la cheminée de marbre. Il ne l’avait pas vu entrer. Nicolas toussota pour signaler sa présence. Denis sursauta, et se tourna vers lui.
- Oh, Nicolas ! Où étais-tu ? Tiphaine n’est pas avec toi ? Je suis désolé, je crois que ton thé a dû refroidir.
- Ce n’est pas grave. Tiphaine est avec Sonia, dans l’Office de Première Classe du Pont D : elle tenait à lui donner quelque chose de chaud à boire.
- Mais, pourquoi ? Il s’est passé quelqu…
- Oui. Elle… s’est enfermée dans les Bains Turcs… et on a dû courir la délivrer.
- Mais comment a-t-elle fait ça ?
- Je l’ignore. Elle semblait assez… perturbée. Mais elle n’a rien voulu nous dire de plus.
- Je vais aller la voir.
- C’est une bonne idée, elle t’aime bien : tu sauras la rassurer.
Denis sortit du Grand Salon, un air inquiet au visage. Nicolas, lui, se dirigea vers sa tasse de thé, et eut confirmation qu’effectivement, celui-ci avait bien refroidi. Il se rendit donc dans le Bar attendant à la petite pièce accessible via le Grand Salon… et surpris, posa sa tasse sur l’un des comptoirs en avisant la porte menant au Bar en question : sa poignée semblait avoir été arrachée.
- Mais qu’est-ce qu’il s’est encore passé ici ?
Entrant dans le Bar en lui-même, sa surprise augmenta lorsqu’il remarqua les tessons de bouteille à terre, et la grosse coulée de vin sur le mur à gauche de l’entrebâillement de la porte. Ceci laissa Nicolas songeur : même si le bateau avait violemment tangué, cela n’aurait jamais pu arriver. Et quand bien même, tous l’auraient senti. Perplexe, il retourna vers le Grand Salon en oubliant complètement son thé. Souhaitant se sortir ses questionnements de la tête, il alla récupérer son carnet, posé à côté du plateau à thé (il n’avait pas bougé de place depuis qu’il l’y avait posé). Il avait dans l’idée de consulter un détail sur l’un de ses croquis. Mais alors qu’il ouvrait son carnet en revenant machinalement vers le meuble-bibliothèque, il s’arrêta net, à égale distance du meuble et de la cheminée. Le carnet était vierge. Pas un des croquis qu’il avait dessiné ne se trouvait sur les pages vierges. Sentant une bouffée de colère monter en lui, Nicolas leva les yeux vers l’Artémis de Versailles : seul Denis avait pu faire ça. Mais c’était illogique. Pourquoi aurait-il fait ça ? Il n’avait même pas de gomme sur lui… Et les pages étaient immaculées : la gomme aurait forcément laissé des traces. Mais alors, qui avait fait ça, et comment ? Nicolas, extrêmement contrarié par la perte de ses croquis, laissa alors éclater son ressentiment.
- Je ne sais pas qui a fait ça, mais c’est dégueulasse ! Ces blagues ne font rire que vous ! On dirait vraiment des gosses ! Pfff, et dire que des gosses, ça va devenir le centre de ma carrière professionnelle pendant 40 ans…
Nicolas entendit soudain un grincement, et sentit un choc à l’arrière de sa tête qui le fit brièvement vaciller. Il lâcha son carnet sur le coup. Se retournant en passant sa main contre l’arrière de son crâne, il remarqua que la porte du meuble-bibliothèque, celle du côté tribord, s’était ouverte toute seule. Il avisa ensuite un livre, qui reposait à ses pieds. Celui-ci avait une couverture en cuir noir, et son titre semblait avoir été tracé à la main et à l’or fin. Il indiquait « Manuel Avancé d’Égyptologie ». Des hiéroglyphes, dorés eux aussi, se trouvaient au bas d’un dessin au centre de la couverture représentant une pyramide, elle aussi dorée. Les pages étaient en vélin. Et la première d’entre elles indiquait un copyright datant de 1922. Coïncidence ou non, c’était l’année où Howard Carter avait découvert la tombe de Toutankhamon. Dix ans après le naufrage du Titanic.
- Alors ça, c’est anachronique.
Cet ouvrage était précieux… et suscitait des questions. Pourquoi ce livre était-il écrit en français ? Pourquoi datait-il d’une décennie après le premier et unique voyage du Titanic ? Pourquoi s’était-il trouvé dans la bibliothèque du navire alors que ce n’était manifestement pas sa place ? Et surtout, pourquoi avait-il décollé de son rayonnage pour venir le percuter à l’arrière du crâne pile quand il venait de parler de son futur destin d’instituteur ?
Il n’eut pas l’occasion d’ébaucher le moindre début de réponse, car Tiphaine et Sonia venaient d’entrer.
- Coucou Nicolas !
- Coucou Sonia… Mais… Denis n’est pas avec vous ? Il m’a dit qu’il allait vous voir.
Tiphaine, en train de refermer les portes, resta interdite.
- Qu’est-ce que tu racontes ? On l’aurait croisé.
- Vous étiez bien dans l’Office, non ?
- Ben, oui.
- Et vous êtes revenues par le Grand Escalier Avant ?
- C’est ça.
- Mais alors, pourquoi ne l’avez-vous pas croisé ?
- Qu’est-ce que j’en sais, Nicolas ?! Il a dû prendre un raccourci.
- Ce n’est pas logique.
Pendant qu’ils parlementaient, Sonia s’était assise près du feu électrique : ici, elle était au chaud. Nicolas, lui venait de rouvrir les portes fermées par Tiphaine : il voulait aller voir où était passé Denis. Tiphaine haussa les épaules, et vint prendre place à côté de Sonia. Elle s’aperçut alors, contrariée, que son livre ne se trouvait plus sur le canapé où elle s’était installée plus tôt dans l’après-midi. Elle se releva, et alla vers le meuble-bibliothèque dont la porte côté tribord, elle ne savait pourquoi, était grande ouverte. Elle y retrouva son livre, dont la page, évidemment, avait été perdue. Agacée, elle le reprit, et referma la porte vitrée du meuble. Mais elle la rouvrit aussitôt : elle voulait prendre un livre susceptible de détendre Sonia. Son choix se porta sur l’édition anglaise des Malheurs de Sophie, par la Comtesse de Ségur. Après avoir refermé le meuble pour de bon, elle allait retourner vers son amie quand elle avisa, posé sur une table juste à côté du meuble-bibliothèque, le livre à couverture noire et dorée qui avait heurté Nicolas (bien qu’elle ne le sache pas), ainsi qu’un carnet posé dessus. Curieuse, elle s’empara du carnet, et regarda dedans. Excepté la première page, couverte de dizaines de hiéroglyphes avec leur correspondance dans l’alphabet latin, il était vide. Elle l’ignorait, mais Nicolas n’avait absolument rien écrit dedans depuis la disparition de ses croquis des vitraux du Fumoir de Première Classe. Elle reposa le carnet, et alla prendre place au côté de Sonia, qui accueillit en souriant sa suggestion littéraire.

Denis venait de prendre pied au Pont D après avoir descendu par bâbord le Grand Escalier Avant. Il s’apprêtait à se diriger vers la Salle à Manger de Première Classe, et au-delà vers l’Office, quand il entendit un bruit curieux. Tournant la tête à gauche, il vit qu’une petite balle avait roulé à ses pieds. Était-ce une balle de squash ? Mais oui, c’en était une ! Mais que faisait-elle là et d’où provenait-elle ? Il n’y avait pourtant personne, dans ce Salon de Réception. Curieux, Denis s’engagea dans la coursive de Première Classe la plus proche, et la remonta jusqu’aux escaliers menant au Pont F. Arrivé là, il fut relativement soulagé de ne pas entendre de bruits ou d’exclamations de voix signalant un match en train d’être joué, comme hier : ses sens l’avaient probablement trompé à ce moment-là. Il dépassa donc l’espace-tribune du Court de Squash, descendit l’étroit escalier menant au Pont G, et entra dans le lieu sportif proprement dit après avoir allumé. Denis y fit quelques pas, et regarda un peu partout mais ne trouva aucune balle de squash. L’endroit était entièrement vide. Il posa donc la balle qu’il avait récupérée dans le Salon de Réception par terre, et se dirigea vers la porte. Qui se referma toute seule en claquant.
- Quoi, encore ?!
La lumière s’éteignit.  Celle de la tribune qu’on voyait par les grilles en haut du mur arrière du Cour de Squash, restèrent allumées. Denis était plongé dans une semi-obscurité assez désagréable, et il avait subitement froid. Soudain, il sentit une balle venir le taper contre la tempe.
- Aïe !
Une autre vient le frapper au bras gauche, et encore une autre dans le dos.
- Mais qu’est-ce que… Arrêtez ça !
Des balles de squash venaient de tous les côtés, et n’épargnaient aucun endroit de son anatomie (aucun). Denis n’arrivait même plus à articuler quoi que ce soit, tentant de reprendre son souffle alors qu’il était mitraillé de balles de squash. Il sentit alors une raquette le heurter en plein visage, ce qui le fit tomber en arrière. Il entendit soudain quelqu’un crier son nom au même moment. Le mitraillage de balles cessa aussitôt, et l’instant d’après, la lumière s’alluma. Denis fut alors secouru par Nicolas, qui le redressa et l’ausculta.
- Denis ! Ça va ?!
- Je… je déteste le squash.
- Mais… Je croyais que tu adorais ça ! Mais, attends. Comment y as-tu joué ? Le matériel est sous clé, et seul Frederick Wright peut ouvrir la porte du local de rangement.
- Des balles… De tous les côtés ! Elles m’ont frappé !
- Mais… Denis, il n’y a aucune balle dans cette salle, regarde !
Denis regarda autour de lui, et dut se rendre à l’évidence : aucune balle ne se trouvait ici. Même pas celle qu’il avait ramenée du Salon de Réception. Par contre, il y avait…
- Et ça, c’est quoi ? Je ne l’ai pas rêvée !
- Une raquette. Oui. Tu as son… empreinte… sur le visage. J’ai d’ailleurs cru te voir en train de te gifler avec depuis la tribune, juste avant que je n’arrive ici et allume la lumière.
- Enfin, Nicolas ! Tu penses bien que je ne suis pas sadomasochiste ! Pourquoi j’irais me frapper avec ça ?!
- Mais j’en sais rien, moi ! Et il faisait noir, en plus ! Mais elle ne t’a pas frappé toute seule, cette raquette !
- Moi, je te dis que si !
- Et moi, je te dis que non ! Tu as dû rester trop longtemps dans cette grande pièce obscure, et tu auras imaginé des choses.
Nicolas ne paraissait qu’à moitié convaincu de sa propre tentative d’explication. Mais Denis capitula.
- D’accord, d’accord. Tu dois avoir raison. Mais j’aimerais qu’on quitte cet endroit.
Nicolas releva alors Denis, et ils quittèrent le Court de Squash sans éteindre la lumière. Ils étaient loin quand la raquette, abandonnée dans un coin, se souleva soudain toute seule dans les airs… avant de se casser en deux. Les deux morceaux furent projetés dans des directions différentes et rebondirent sur le mur avant de demeurer à terre, inertes.

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Canard-jaune

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MessageSujet: Re: [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali   Mar 15 Nov 2016 - 4:01

(message précédent pour le début du chapitre)

Vendredi 12 décembre 2014, RMS Titanic, 18h00.

Tiphaine accueillit l’arrivée de Nicolas et Denis par un regard désapprobateur. Elle leva les yeux de son livre, marqua sa page, et posa l’ouvrage à côté du plateau à thé avant de croiser les bras.
- Eh bien, tu as trouvé Denis.
- Oui, il…
- Sinon, je peux savoir pourquoi tu t’es amusé à ranger mon livre dans la bibliothèque ? Je n’avais pas fini de le lire. C’est très impoli, tu sais ?
- Tiphaine, de quoi tu parles ?
- Oh, Nicolas, ne fais pas semblant de…
- Tiens, mais d’ailleurs, moi aussi j’ai une réclamation à faire ! Pourquoi quelqu’un a effacé tout ce qu’il y avait dans mon carnet ?! Denis ?!
Denis parut abasourdi, alors qu’il allait prendre place en face de Sonia, toujours plongée dans le livre de la Comtesse de Ségur.
- Mais je n’ai rien fait !
Tiphaine surenchérit.
- Tu divagues, Nicolas. Ton carnet n’est même pas vide, en plus.
- Comment ça ? Quoi ?
- Bah oui, tu as écrit une page de hiéroglyphes dedans.
- Je n’ai rien écrit de tel là-dedans !
- Ben regarde, puisque je suis une menteuse !
Nicolas, échaudé, s’exécuta… et dut se rendre à l’évidence. Il n’y avait non pas une, mais quatre pages de hiéroglyphes.
- Mais ! Je n’y comprends rien, moi ! À l’origine, j’y avais dessiné plein de croquis, ensuite, ils n’y étaient plus, et maintenant, quelqu’un écrit de l’égyptien ancien dedans !!
- Bah si c’est pas toi, c’est qui ? La momie du Colonel Astor ?
Les double-portes d’entrée avant, restées ouvertes, se refermèrent en claquant subitement. Tout le monde sursauta, au point que Sonia en lâcha son livre. Tiphaine demeura interdite quelques instants, puis ramassa lentement le livre de Sonia pour le lui rendre. Elle voulut ensuite poser la main sur son propre livre afin d’en achever la lecture et de penser à autre chose, mais ses mains ne rencontrèrent que du vide. Tournant les yeux vers la table où était posé le plateau à thé, elle constata que son livre n’était (à nouveau) plus là. Raide comme un piquet, elle se dirigea d’un pas quasi-militaire vers la bibliothèque, et en inspecta les étagères. Son livre s’y trouvait. Nicolas la rejoignit, apparemment inquiet.
- Euh, Tiphaine, ça va ?
- Ce n’est VRAIMENT pas drôle.
- Que… Mais qu’est-ce que j’ai encore fait ?! Tu m’énerves à la fin ! Guillaume n’est pas là, alors tu te rabats sur moi, c’est ça ?!
- Je ne pensais pas forcément à t… COMMENT ÇA, Guillaume n’est…
- Oh, mais ça suffit, oui !?
Exaspérée, Sonia avait refermé et posé son livre à côté d’elle.
- Depuis tout à l’heure, vous ne faites que vous engueuler ! Merde, à la fin ! Grandissez un peu, et arrêtez de pourrir l’ambiance !
- Mais, mon livre était à côté de…
- On s’en fiche de ton livre, Tiphaine ! Denis !!
Denis sursauta, se demandant ce qu’on allait lui reprocher.
- Euh, oui ?
- Trouve une activité de groupe susceptible de renforcer notre cohésion et redynamiser l’esprit de fraternité du groupe.
- Euh… On a qu’à aller faire un gâteau dans la Cuisine du Restaurant à la Carte, tous ensemble ?
- Excellente idée. Allons-y immédiatement.
Tiphaine, qui brûlait de faire redescendre Sonia de ses envies autoritaires, se retint à grande peine de le faire et fit remarquer l’absence des autres. Elle devait reconnaître que l’après-midi n’avait guère été joyeuse, et que c’était une bonne idée.
- D’accord, mais il manque Elodie, Aurélie, et Antoine.
Nicolas compléta.
- Et Guillaume. Bizarre que tu l’aies oublié.
Tiphaine le fusilla du regard. Denis quitta le Grand Salon par l’entrée avant, et revint quelques instants après avec Aurélie et Antoine : ils avaient lu dans le Salon de Lecture et de Correspondance, juste à côté, sans que rien ne vienne perturber leur tranquillité.
- Par contre, Elodie n’était pas avec vous : je croyais qu’elle lisait en votre compagnie. Où est-elle ?
Les double-portes à l’arrière s’ouvrirent au même instant sur Elodie.
- Oh, vous êtes là !
Denis, étonné par la simultanéité de son apparition, se tourna vers elle.
- Oui. Nous allions au Pont B. Où étais-tu et que faisais-tu ?
- Oh, des trucs. Rien de très transcendant. Tiens, je ne vois pas Guillaume ?
Tiphaine suggéra une idée.
- On a qu’à aller au Pont B maintenant : on le croisera peut-être en route.
Tout le monde acquiesça et se mit en mouvement. Nicolas s’apprêtait à sortir le dernier, lorsqu’il se souvint que les portes à l’avant du Grand Salon était restées ouvertes après que Denis soit allé chercher Aurélie et Antoine. Il fit demi-tour, et il était arrivé à mi-chemin quand les double-portes qu’il comptait fermer se refermèrent toutes seules en claquant, juste sous ses yeux. Nicolas, un brin mal à l’aise, repartit donc aussitôt. Mais il revient juste après pour prendre ‘’son’’ livre et son carnet, qu’il ne voulait plus laisser sans surveillance. Il avisa alors le canapé où s’était installée Sonia pour lire tout à l’heure : le livre qu’elle y avait posé ne s’y trouvait plus. En se retournant vers le meuble-bibliothèque, Nicolas constata que Les Malheurs de Sophie avaient retrouvé leur place sur les étagères. Il ne resta pas plus longtemps.

En se pressant un peu, Nicolas rattrapa ses amis titanicophiles, qui se trouvaient dans le Salon de Réception du Restaurant à la Carte, au Pont B. Ils commençaient à s’engager dans la coursive menant au Restaurant proprement dit : elle longeait le Café Parisien… où se trouvait Guillaume ! Celui-ci les aperçut, et les rejoignit alors dans le couloir. Tiphaine s’étonna.
- Mais qu’est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ?
- Oh, je vous raconterai. J’ai un peu vadrouillé, et ensuite, je suis venu casser la croûte ici : il y avait de délicieux sorbets dans une chambre-froide !
- Ok. Je vois. Donc tu n’as fait que déambuler on ne sait où et te goinfrer.
- Je te trouve bien mauvaise langue, Tiphaine ! Tu as accordé ton violon avec ceux du groupe qui râlent tout le temps ?
Tiphaine fronça les sourcils. Elodie, elle, se fit réprobatrice.
- Dis-donc, l’ami Guillaume, tu vises quelqu’un ?!
- Mais non, je plaisantais. Vous alliez manger au Ritz ?
Sonia, qui menait la marche avec Denis, expliqua leur projet.
- On a songé à aller faire un gâteau dans les laboratoires du Ritz. Tous ensemble.
- Oh ! Je peux venir ? J’ai un peu faim !
Antoine pouffa de rire.
- Tu as encore faim ?! Après le repas de ce midi et tes sorbets ? Mais où mets-tu tout ça ?
Sur cette remarque amusée, les Titanicophiles entrèrent dans le luxueux Restaurant à la Carte. L’ambiance était incontestablement plus chic et plus intimiste que la grande Salle à Manger de Première Classe (boiseries de sycomore, tapis d’Axminster, dorures sur les murs et colonnes sans oublier le plafond, grands lustres ornementés…). Ils longèrent le buffet massif, et pénétrèrent alors dans le saint des saints : les Cuisines du Restaurant à la Carte. Ils allumèrent la lumière. Tout était ultra-moderne (pour l’époque, évidemment) et optimisé. Denis avait des étoiles dans les yeux. Mais celui-ci reprit vite contenance, et distribua des tabliers à ses acolytes. Il répartit ensuite les tâches.
- Elodie, tu prépares la vaisselle. Guillaume, amène des casseroles. Tiphaine, allume donc ce four. Aurélie, je voudrais que tu m’apportes les fruits de cette chambre-froide. Antoine, il me faudrait du lait, du beurre, et des œufs. Nicolas, peux-tu m’amener un grand saladier ? Et Sonia, je souhaite que tu me disposes ce sac de farine sur le plan de travail.
Tout le monde s’exécuta, pendant que Denis réfléchissait à quelle recette il allait pouvoir concocter. Devinant l’objet de ses pensées, Guillaume le taquina.
- Pas de gâteau Waldorf, Denis !
- Guillaume, tu n’es qu’un rouspéteur. Mais c’est d’accord.
Denis remarqua soudain que Sonia portait son sac de farine à l’envers : il allait s’ouvrir et répandre de la farine partout.
- Non, Sonia, fais attention, c’est à l’envers ! Tu vas faire comme Vincent !
Sonia s’arrêta, posa le sac sur le plan de travail, et le regarda d’un drôle d’air. Comme tous les autres, qui s’étaient figés dans leurs positions. Denis lui-même était troublé par ce qu’il venait dire.
- Qu’est-ce que tu veux dire, Denis ?...
- Je… je… C’est bizarre, je ne comprends pas, j’ai l’impression d’avoir déjà vécu cette scène, mais avec Vincent…
Sonia s’approcha doucement de lui, et prit sa main.
- Mais, Denis… Tu n’es jamais venu ici au cours de la traversée… Et encore moins avec Vincent.
Elle lui parlait comme s’il était un déficient placé dans une clinique spécialisée. Ce qui l’agaça passablement.
- Je le sais bien, Sonia ! Mais je n’arrive pas à me défaire de cet étrange… souvenir.
Il lui fit lâcher sa main. Antoine s’approcha.
- C’est normal, Denis. Parfois, notre cerveau a des sortes de… bugs… qui classent comme souvenir…
- Je sais, Antoine, je sais ! Mais ce n’est pas comme d’habitude. Et je ne vois pas ce que Vincent serait venu faire dans ce souvenir : je ne l’ai même pas rencontré une seule fois depuis qu'on se connait. C'était prévu pour décembre...
- Tu penses à lui, tout simplement. Il nous manque tous depuis qu’il est parti.
Les lampes grésillèrent et s’éteignirent pendant une brève seconde. Dans l’intervalle entre leur extinction et leur rallumage, Tiphaine sentit Guillaume, derrière elle, poser brièvement sa main sur son épaule. Une fois les lampes rallumées, elle se tourna vers lui.
- Quoi ?
Il ne la regardait pas. Il se tourna donc vers elle, surpris.
- Quoi, quoi ?
- Ben, tu as quelque chose à me dire ?
- Pas mal de choses, oui, mais pourquoi tu me demandes ça ?
- Ben… parce que tu m’as touché l’épaule. C’est un signe commode, quand on veut signaler à quelqu’un qu’on veut lui parler.
- Euh… Je suis d’accord, sauf que je ne t’ai pas touché l’épaule.
- Guillaume, je n’ai pas rêvé…
- Tiphaine, je suis encore maître de mes mouvements…
Elle lui jeta un regard soupçonneux, puis regarda à nouveau l’assistance. Personne n’avait fait attention à leur discussion, car Nicolas faisait une réflexion de Techie.
- Hum, ça fait quand même deux fois aujourd’hui. Est-ce que la puissance des chaudières diminuerait, provoquant des micro-coupures de courant ? On ne peut même pas vérifier…
Mais Aurélie apporta un démenti.
- Je ne pense pas que ce soit généralisé. On a pu voir par les hublots des portes donnant accès au Restaurant à la Carte que les lumières ne s’y sont pas éteintes.
Sonia les rappela à leurs bas instincts alimentaires.
- Bon, on le fait, ce gâteau ?
La petite assemblée se remit au travail… et la collaboration fut fructueuse. Du chocolat fut fondu dans une casserole, mais également réduit en poudre. Les œufs, le beurre et le lait furent mélangés avec de la levure et du sucre dans un saladier avec de la crème fraîche. Le chocolat en poudre y fut ajouté à un moment avec un peu de chocolat fondu. La pâte ainsi obtenue avait été placée dans un énorme moule pour aller au four. Denis commenta l’appareil.
- Alors ça, c’était le niveau absolu de technologie en matière de fours. Ceux du Restaurant à la Carte du Titanic étaient connus pour être extrêmement rapides : ils pouvaient cuire en cinq minutes ce qu’il fallait parfois cuire pendant cinq heures dans un four classique ! Même nos fours de 2016…
Elodie l’interrompit.
- Comment ça 2016 ? On est en 2015.
Aurélie la reprit.
- Chatonne, on est plutôt en 2014…
Nicolas corrigea à son tour.
- À vrai dire, on est plutôt… en 1912. Mais continue, Denis.
- Merci Nicolas. Donc, nos fours de 2014 : eux-mêmes ne peuvent pas atteindre ce niveau de performance, car ils consommeraient bien trop d’énergie.
Antoine fronça les sourcils.
- Donc, pour résumer, les fours du Ritz étaient quasi-magiques et vont nous permettre de manger ce gâteau tout de suite au lieu d’attendre des heures ?
- C’est exact.
- Eh bien, si on était dans une histoire, on appellerait ça un raccourci scénaristique. Et on pourrait traiter l’auteur de fainéant.
Sonia pouffa de rire.
- Mais nous ne sommes pas dans une histoire, Antoine, seulement dans un univers parallèle ! Peut-être qu’en réalité, nous sommes encore tous sur le Charron, bourrés comme des coings, en train d’halluciner après avoir pris de la drogue !
Tout le monde éclata de rire.

Après cette tranche de franche rigolade, Denis ôta le gâteau (déjà cuit parfaitement, donc), et le recouvrit du restant de chocolat fondu, avant d’y ajouter un liseré de crème chantilly et des cerises. C’était très joli. Le chef-pâtissier mit ensuite son œuvre-d’art dans une des chambres-froides. Pendant ce temps, les autres rangeaient. Tiphaine, toutefois, s’interrogeait sur un détail et elle questionna Denis lorsque celui-ci revint de la chambre-froide.
- Denis, pourquoi tu as prévu de la farine ?
- Je pensais en avoir besoin… Mais finalement, non. Tiens, Guillaume, je te vois les bras ballants : qu’est-ce que tu as fait de ton après-midi, finalement ?
- Oh, j’ai visité un peu la Deuxième Classe plus en détail. D’ailleurs, j’en ai profité pour aller voir les instruments, vu que l’orchestre y habitait…
Tiphaine se tétanisa.
- … En effet, je me suis dit que vu qu’on profitait de notre présence ici pour sauver des objets ayant une certaine valeur historico-titanicophile, il serait judicieux de ‘’sauver’’ le violon d’Hartley et de le mettre dans le sac de Tiphaine…
Tiphaine cherchait de toute la force de ses méninges un moyen de faire diversion.
- Sauf que quand je suis arrivé dans leur cabi… MAIS TIPHAINE, FAIS ATTENTION !
Tiphaine n’avait rien trouvé de mieux à faire que de faire (accidentellement (évidemment)) tomber le gros sac de farine à ses pieds : celui-ci s’était ouvert et l’avait recouvert de poudre blanche. On aurait dit qu’il avait vieilli de 40 ans.
- Oh, Guillaume, je suis tellement désolée !...
- Tu l’as fait exprès !!
- Quoi ?! Mais non voyons, pourquoi aurais-je…
- C’est ça, ouais !! J’allais donc dire que dans la cabine, il y avait… TIPHAINE BON SANG DE BONSOIR !!!!
Tiphaine venait (à nouveau accidentellement (bien évidemment)) de donner un coup de pied dans le sac de farine, recouvrant encore plus Guillaume de farine. Tout le monde s’était mis à rire, sauf Denis, qui hésitait entre consternation et amusement. Et sauf Guillaume, qui avait pris un air belliqueux.
- Ah bon, ça vous fait rire ?! Ben tenez !
Et le juriste ne trouva rien de mieux à faire… que d’utiliser sa force herculéenne pour vider le tiers du sac de farine sur la tête de Tiphaine. Et ce fut alors un charivari indescriptible. Denis partit se réfugier en courant dans la chambre-froide pendant que l’impeccable et ordonnée Cuisine du Restaurant à la Carte se transformait en champ de bataille alimentaire : on se lançait de la farine, des œufs, du beurre, et même du chocolat fondu. Les fruits volaient en tous sens, et lorsque les combattants venaient à manquer de munitions, les chatouilles devenaient des armes redoutables. Nicolas n’était pas très emballé à la base, mais changea d’avis quand il reçut ce qu’il restait du saladier de pâte à gâteau dans les cheveux. Antoine, lui, apprécia beaucoup la bataille jusqu’à ce qu’il se retrouve les quatre fers en l’air : Denis, toujours caché dans sa chambre-froide, n’avait pas pu s’empêcher de lui envoyer un pamplemousse. Le fruit, volumineux, fit donc tomber le chevelu lorsqu’il recula et marcha dessus : Denis ne put s’empêcher de ricaner. Finalement, faute d’aliments encore lançables et de souffle restant, on prononça l’arrêt des hostilités. Denis sortit de son abri, et regarda l’étendue du carnage : on aurait dit qu’ils avaient essayé de faire un gâteau géant avec la cuisine comme seul récipient.
- Eh bien, mes amis, quelle pagaille. Je ne vais pas vous réprimander car, même s’il est très mal de jouer avec la nourriture, elle aurait fini au fond de l’océan. Nous aurons, au moins, retrouvé notre bonne humeur. Par contre, allez-vous laver. Nicolas sera forcé de vous laisser utiliser les baignoires, cette fois-ci : il saura bien où sont les plus proches.
- Grmmmbl. C’est d’accord. Mais ne cassez pas ENCORE les robinets !
Sonia essayait d’ôter la pâte pleine de grumeaux qui s’étaient formée sur ses cheveux.
- Et toi, Denis ?
- Moi, je vais essayer de nettoyer un peu vos bêtises pendant que le gâteau refroidit.
- Euh. Personne n’a vu mes lunettes ?
Après une recherche quasi-policière dans les décombres alimentaires jonchant le sol et les meubles, on (Aurélie) retrouva les lunettes d’Elodie, qui s’étaient retrouvées on ne sait comment sur un ananas (à qui elles allaient fort bien au demeurant). Tout le monde se dirigea alors vers la sortie, Tiphaine et Guillaume fermant la marche. Celle-ci glissa subitement, et ne put que se rattraper à Guillaume. Qui, lui, ne parvint à se rattraper nulle part : ils chutèrent donc tous les deux. Guillaume se retrouva sur le dos, tandis que Tiphaine était à plat-ventre sur lui. La situation, peu orthodoxe, les firent rougir légèrement tous les deux. Heureusement que la présence de diverses substances alimentaires sur eux deux aidait grandement à dédramatiser la situation. Tiphaine commença donc à se redresser en souriant, non sans au passage glisser quelques mots à l’oreille de Guillaume.
- Merci de nous avoir permis de rire autant…
Elle en profita pour lui déposer un très furtif baiser sur la joue : était-ce pour la délicieuse pâte vanillée s’étendant sur la joue droite de Guillaume, ou était-ce simplement pour Guillaume tout-court ? Nul ne le saurait jamais. Les deux amis se redressèrent, et suivirent les cinq autres Titanicophiles transformés en gâteaux sur pattes qui se rendaient aux salles de bains les plus proches. Ils tachèrent au passage de ne pas trop dégueulasser la moquette raffinée du Restaurant à la Carte, ni les tapis ornant le sol du Grand Escalier Arrière.

Vendredi 12 décembre 2014, RMS Titanic, 21h30.

Pendant que les Titanicophiles procédaient à leurs ablutions sans perturbation aucune, Denis était allé déposer un plat en argent (récupéré dans l’Office de Première Classe) sur le buffet du Restaurant à la Carte. Ce n’est qu’après qu’il retourna dans les Cuisines du Restaurant à la Carte où avait eu lieu le carnage alimentaire. Il en soupirait d’avance, car il lui faudrait un temps assez conséquent pour tout briquer. Bien plus que le temps nécessaire aux Titanicophiles pour prendre leur bain, en tout cas… Mais Denis avait eu une surprise. En revenant sur les lieux… il n’avait pu que s’esclaffer. Les lieux étaient impeccables. C’était comme si rien ne s’y était produit.
- Mais… comment…
Tout étincelait, tout était rangé, tout était impeccable. C’était à ne rien y comprendre… Denis entendit soudain du bruit derrière lui, et se retourna : c’était Sonia, ses cheveux encore humides et non-coiffés.
- Wowh, tu as… tout nettoyé ?! Denis, il ne fallait pas, on t’aurait aidé !
- Euh, je… ce n’est pas… Euh, bref, tu es très jolie, ainsi coiffée, Sonia.
- Mais… je ne suis pas coiffée ! Je ne suis pas jolie du tout !
- Eh bien moi, je trouve que si.
Il y eut un silence.
- Je vais sortir le gâteau. Peux-tu accueillir nos camarades et les placer à table ? Je crois qu’Elodie a décoré la table principale pendant qu’on préparait la pâte.
- Euh… Oui, bien sûr.
Sonia alla donc se poster près du buffet pour accueillir les Titanicophiles, tous propres comme un sou neuf. Des plaisanteries et des conversations joyeuses fusaient alors que Sonia les conduisait à la table d’honneur, spécialement décorée par Elodie : tous s’émerveillèrent en découvrant les guirlandes de fleurs et les serviettes pliées que la jeune Belge avait spécialement confectionnées. Une fois assis, ils acclamèrent Denis qui apportait le magnifique gâteau, surmonté de huit bougies. Denis prit place après avoir placé le plat en argent contenant le gâteau (et diverses autres pâtisseries récupérées dans la chambre-froide) au centre de la table. Mais à peine s’était-il assis qu’il fut à nouveau debout.
- Je pense qu’on peut arroser ça ! Souhaitez-vous du vin ?
La proposition fut acceptée à l’unanimité (sauf Antoine, qui se contenterait de jus de raisin). Sonia souhaita toutefois se dévouer.
- Reste assis, Denis, je vais le faire. Nicolas, tu sais où sont les bouteilles de vin ?
- Oui, Sonia. Tu as juste à prendre la porte à droite du buffet, ce sera tout de suite à droite.
- Merci !
La jeune femme se leva et se rendit à l’endroit indiqué. Le plafonnier du couloir n’était pas allumé, et il ne se passa rien quand elle appuya sur l’interrupteur. Toutefois, grâce à la riche lumière du Ritz, elle put localiser la porte de droite, l’ouvrit, et alluma la lumière. Ce n’était pas un espace consacré au stockage du vin, mais un petit bureau : celui de Luigi Gatti, qui gérait la concession du Restaurant à la Carte. Il y avait même un joli coffre-fort (où se trouvait les recettes (financières) du restaurant), dont on retrouverait un jour la porte sur l’épave. Il était évidemment fermé. Ce n’était toutefois pas ce que cherchait Sonia, et elle ressortit après avoir éteint. Elle avança alors un peu, et avisa une deuxième porte à droite. Elle entra, alluma, et sut qu’elle avait trouvé : il y avait plusieurs casiers à vin. Elle resta quelques instants à regarder les étiquettes des (très) grands crus, et sélectionna finalement un vin cultivé dans un domaine qu’elle connaissait de nom, puisqu’il était situé près de sa ville natale. Elle n’oublia pas de prendre un tire-bouchon posé sur une étagère. Elle sortit ensuite après avoir éteint, mais s’arrêta au milieu du petit couloir obscur, perplexe. La lumière était à nouveau allumée dans le bureau. Elle était pourtant sûre de l’avoir éteinte… Elle s’avança alors lentement, et ouvrit en grand la porte du bureau, qui n’était qu’entrouverte. Rien n’avait changé changé, sauf le coffre-fort… désormais grand-ouvert ! Surprise, Sonia posa les bouteilles sur le bureau, mit le tire-bouchon dans sa poche, et s’agenouilla devant l’imposant coffre métallique. Celui-ci était rempli de liasses de Dollars américains, de Livres britanniques, et de Francs français. Sonia, sans trop savoir pourquoi, les prit, puis reprit ses bouteilles sur le bureau (ainsi que plusieurs crayons), éteignit, et sortit. Dans le noir le plus complet, Sonia ayant refermé la porte, la lourde porte du coffre-fort se referma toute seule.

Le repas était exceptionnel. Le vin, fruité, était délicieux, et le gâteau préparé par Denis et ses sept commis de cuisine était tout bonnement succulent, de même que les pâtisseries disposées autour. De plus, Sonia venait d’avoir une riche idée (dans tous les sens du terme) : utiliser les billets pour que chacun s’écrive de petits mots gentils. Elle baptisa ce concept « Les Billets Doux des Titanicophiles », et il remporta tous les suffrages. Elodie s’étonna toutefois lorsqu’elle découvrit dans la liasse de Francs… une petite pièce de laiton qui n’avait rien à faire ici.
- Mais… C’est une pièce de 20 centimes d’Euros !
Tout le monde se tourna vers Nicolas, semblant attendre qu’il dise quelque chose.
- Euh… Alors ça, c’est anachronique. Ça fait deux fois dans la même journée, d’ailleurs…
Tout le monde éclata de rire. Mais Guillaume voulait des précisions.
- Comment ça ?
- Oh, je vous expliquerai plus tard.
Sonia, qui était en train de dédicacer un Franc-Delacroix à Denis, paraissait en tout cas très surprise, et ne put s’empêcher de faire un lien.
- Vingt centimes… Vincent… Cela me fait penser que, radin comme il est, s’il nous voyait traiter ainsi ces précieux billets, il ne serait sans doute pas très d’accord… voire en colère.
Comme pour confirmer ses propos, l’ampoule de la petite lampe de table à l’abat-jour fauve posée à côté du plat en argent éclata d’un bruit sec. Tout le monde sursauta. Antoine ne put s’empêcher d’utiliser son esprit cartésien.
- Eh bien, quelle coïncidence !
Tous approuvèrent plus ou moins, sauf Tiphaine. Le regard un peu sombre, elle commençait à se demander si c’en était vraiment une... Heureusement, l’ambiance qui venait légèrement de se retendre profita d’une découverte étrange d’Elodie, qui amena un peu d’hilarité : elle venait de remarquer dans la poche du pantalon d’Aurélie quelque chose qui n’aurait nullement dû se trouver là.
- Aurélie… C’est quoi ce truc pointu qui dépasse de ta poche, là, vers le bas ? Ça fait un trou.
Aurélie, étonnée, retira alors de la poche gauche (trouée) de son pantalon… un scalpel de chirurgien.
- Ben ça alors ! Qu’est-ce que ça fait dans ma poche ?
Nicolas proposa une hypothèse.
- Il a peut-être glissé dans ta poche pendant que tu fouillais le placard ?
- C’est possible…
Denis, toujours attentif à la santé des autres, fit un commentaire.
- Heureusement que tu ne t’es pas blessée avec, en tout cas. Pose-le sur la table, ça évitera un accident.
Elle s’exécuta. Tiphaine contemplait l’objet de métal avec curiosité.
- Tu voulais te lever pendant la nuit pour disséquer secrètement une grenouille, Aurélie ?
Sonia, qui s’apprêtait à reboire un peu de vin, posa son verre, semblant offensée.
- Oh, ne dis pas ça, Tiphaine ! C’est horrible, la dissection ! D’ailleurs, je m’étais fait aligner au collège car je refusais d’en faire…
Elodie acquiesça.
- Et tu n’es pas la seule.
Les Titanicophiles continuèrent à se dédicacer les billets jusqu’à une heure assez tardive de la soirée, mais ils passèrent ce qui fut probablement leur meilleure soirée à bord du Titanic. Tous commencèrent toutefois à sentir la fatigue poindre. Même Denis, pourtant fort endurant.
- Oh, il y a encore la vaisselle à faire… Et si on la faisait demain ?
Tiphaine acquiesça.
- Oui, Denis, il n’y a pas le feu au lac – ou plutôt l’iceberg au bateau. Et puis, si on faisait la vaisselle en étant trop fatigués, on risquerait de casser quelque chose. Je pense qu’on l’a déjà assez fait, n’est-ce pas, Nicolas ?
L’intéressé émit un léger grognement, qui fit rire les convives. Guillaume tapa dans ses mains.
- Dans ce cas, c’est officiel : nous filons au lit !
Et il se leva. Il en profita pour tendre sa main à Tiphaine pour l’aider à se lever : elle l’accepta et lui sourit. Tout le monde se dirigea vers la sortie. Nicolas avait pris soin de ne pas oublier son livre et son carnet. Rien de notable ne se produisit sur le chemin menant à leurs cabines, à part Antoine qui confondit la porte des toilettes avec celle d’une des lingeries : heureusement que son envie n’était pas pressante ! Une fois que tout le monde se fut dit bonne nuit, presque tous les Titanicophiles s’endormirent et s’embarquèrent vers le pays des rêves.

Presque. Mais outre les deux personnes non-concernées par un endormissement immédiat, tout le monde ne dormait pas à bord du Titanic, et ce pour la troisième fois consécutive. La désormais habituelle silhouette maigre et sombre remontait la coursive centrale bâbord de Première Classe depuis le Grand Escalier arrière. Ses yeux rouges luisaient dans l’obscurité. Et leur lueur était ce soir particulièrement malsaine. L’effrayante créature s’arrêta devant la C66, occupée par Elodie, et replia ses doigts ressemblant à des griffes pour taper avec douceur trois coups contre la porte. Elle avança ensuite de quelques pas et fit de même à la C64, en demeurant devant la porte. Celle-ci s’ouvrit sur Aurélie, le regard vide. Elodie sortit de sa chambre au même instant, le même regard au visage, et vint les rejoindre. Aucune des deux jeunes femmes ne paraissait effrayée. Un étrange et sinistre murmure sembla être émis par la silhouette sombre. Aurélie acquiesça, et retourna dans sa cabine dont elle ferma la porte. Quant à Elodie, elle suivit d’un pas raide le monstre, qui retournait vers le Grand Escalier Arrière.



Dernière édition par Canard-jaune le Mar 15 Nov 2016 - 15:11, édité 1 fois
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Tiphaine

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MessageSujet: Re: [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali   Mar 15 Nov 2016 - 12:08

Excellent ! Comme toujours. J'ai vraiment plaisir à lire tes histoires. Merci pour cette suite. fkpo
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Historiapassionata

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MessageSujet: Re: [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali   Lun 21 Nov 2016 - 20:32

Avec un peu beaucoup de retard, voilà mon avis : J'ai une fois de plus adoré cette suite, j'ai comme l'impression que tu m'en veux mon cher ami! Je note aussi que je vais m'éloigner des mouettes à présent rire je ne commenterais pas le passage où c'est encore pour ma pomme, non non rire

Vivement la suite

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Du soleil la lumière étreint la terre,
Les rais de lune baisent la mer,
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MessageSujet: Re: [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali   Jeu 19 Jan 2017 - 13:19

Magnifique nouvelle! Merci Vincent, et vivement les prochains épisodes!
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Miss_Millie

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MessageSujet: Re: [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali   Mer 13 Sep 2017 - 22:24

Aaaaaah! MonDieu! J’ai tellement honte! soulagé éclat j’ai complètement abandonné le forum et cette nouvelle pendant des mois, je n’ai aucune excuse!

Bref, presque avec un an de retard, j’ai enfin lu ce nouveau chapitre et je suis navrée de voir que la suite (et fin?) n’a pas été publiée. Smile

Peut-on l’espérer pour cet Halloween?

Je me suis vraiment attachée à cette histoire et ces personnages tirés de personnes réelles clin et malgré les mois écoulés entre mes 2 lectures, j’ai repris très vite le fil, preuve de la qualité du récit.

Et j’ai aimé « apparaître » brièvement dans ce récit à travers le passage: « - Mais nous ne sommes pas dans une histoire, Antoine, seulement dans un univers parallèle ! Peut-être qu’en réalité, nous sommes encore tous sur le Charron, bourrés comme des coings, en train d’halluciner après avoir pris de la drogue !
Tout le monde éclata de rire. "
content  Ma glorieuse contribution à ce récit! mort


Dernière édition par Miss_Millie le Dim 17 Sep 2017 - 18:59, édité 1 fois
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Sonia

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MessageSujet: Re: [Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali   Dim 17 Sep 2017 - 15:22

On espère tous la suite, c'est presque comme attendre la sortie d'un nouvel Harry Potter pou
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[Nouvelle d'Halloween] Les Limbes de Kali
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