Le lien passé présent : rupture et continuité dans le film

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Le lien passé présent : rupture et continuité dans le film

Message  Nicomurgia le Dim 25 Jan 2015 - 15:08

Bonjour à tous,

J'ouvre un nouveau topic car je n'ai pas vu de sujet sur le forum, or il me semble que c'est un thème capital du film. Je trouve qu'une des grandes forces du film, si ce n'est la grande force du film, c'est sa capacité à évoquer le passage du temps, entre rupture et continuité. D'emblée, deux éléments me semblent pouvoir être lus dans ce sens : les objets vus à la fois dans les séquences de 1912 et celles de 1996, et l'usage de la technique du morphing.

1. Les objets vus dans les séquences de 1912 et celles de 1996
Dès les premières minutes du film, la caméra met en valeur un certain nombre d'objets de l'épave ou remontés à la surface, dont on peut faire une petite liste (non exhaustive) :

  • La proue
  • Les portes de la salle de réception du pont D
  • La tête de poupée
  • La cheminée de la suite de Rose
  • Le coffre fort
  • Le portfolio des dessins de Jack
  • Le peigne papillon de Rose
  • Le miroir de Rose

Ces objets et ces lieux posent des jalons pour la fiction, car plus tard dans le film, on les revoit tous en 1912. Cela crée tout de suite une identité entre le passé et le présent, entre les vidéos des sous-marins et l'histoire racontée par Rose, qui bien sûr ajoute une authenticité à l'histoire racontée par Rose et du même coup, au film lui même. Mais surtout, par ce moyen, une sensation de vertige s'ensuit qui fait prendre conscience de l'ampleur de la catastrophe et de sa dimension humaine. Il est assez difficile de détailler ce qui se passe dans la tête du spectateur je trouve, mais je vais m'essayer à une petite interprétation, et j'attends vos idées et vos commentaires à ce sujet.
Je dirais que la première fois qu'on voit toutes ces choses, dans l'épave, elles n'ont plus leur fonction originelle : personne ne poussera plus jamais les portes de la réception, personne n'allumera de feu dans la cheminée de la suite B52, personne ne glissera plus jamais le peigne papillon dans ses longs cheveux bouclés pour élaborer une coiffure extravagante ou tout simplement à la dernière mode parisienne. Pour cette raison, ces objets sont intrinsèquement liés à la mort, ils appartiennent à la mort, ils sont du côté de la vie vécue et achevée. Lorsque plus tard on revoit ces mêmes objets mais cette fois dans leur fonction première et du coup associés à la vie, on ne peut s'empêcher de penser que quatre-vingt-dix ans plus tard, ils seront cassés, crasseux, polis au contact des courants marins et exposés derrière une vitrine comme témoins d'un temps révolu. Plusieurs choses :

  • En quelque sorte, ce sont à la fois les mêmes objets et des objets différents car on ne les regarde pas de la même manière : le temps a passé, un siècle d'histoire s'est déroulé, les objets se sont dégradés entre 1912 et 1996. D'un point de vue plus technique, on peut dire aussi que la lumière, que l'ambiance sonore autour d'eux n'est pas la même. Il y a donc à la fois rupture et continuité.
  • Il y a également une forme de jouissance dans le fait de montrer d'abord l'objet dégradé puis l'objet neuf, bien sûr. Car cela rejoint le rêve humain de pouvoir remonter le temps, retourner en arrière. De fait, ce qu'un enfant apprend très vite dans la vie, c'est qu'un jouet, quand il est cassé, il est cassé. Même si on le recolle, la fissure reste toujours présente telle un stigmate. Là, et parce qu'il y a une tension entre la chronologie du film (la chronologie que raconte le film, où 1912 est avant 1996) et la chronologie réelle (les séquences de 1912 viennent après les séquences de 1996), on donne l'illusion qu'on peut remonter le temps, qu'on peut redonner à des objets leur apparence originelle, et recréer un monde disparu. Cette illusion est bien entendu factice, et on sait bien que le Titanic va couler, que la parenthèse de l'histoire de Rose va se refermer à un moment donné, et qu'on va devoir retourner au temps présent, laissant en quelque sorte le passé au passé.

A partir de là, un mouvement complexe se dessine : les objets sont considérés comme ayant une destinée dans une conception fataliste de l'histoire : Le spectateur prend conscience du fait qu'ils sont littéralement destinés à être engloutis. Puis, comme une relation de métonymie s'instaure entre les objets et le monde, le spectateur prend conscience du fait que c'est tout le cadre dans lequel ces objets apparaissent qui est destiné à disparaître, à savoir le Titanic entier, et toute son époque. Il y a alors une prise de conscience du caractère changeant et de la fragilité du monde. C'est la vanité des hommes qui est ainsi mise en scène : memento mori, souviens-toi que tu es mortel, que ton temps ne fait qu'un temps.
En même temps, les objets sont engloutis, mais ils vont être remontés à la surface pour certains, et pour ceux qui restent au fond, ils demeurent reconnaissables. On pourrait penser que cela viendrait relativiser le memento mori, dans la mesure où une partie de 1912 survit quand même, mais il n'en est rien. Paradoxalement, cela souligne la vanité des hommes. En effet, on croit posséder des objets, un peigne, une broche, un miroir... mais en fin de compte ce sont eux qui nous possèdent en quelque sorte, parce qu'ils nous survivent : si dans le miroir portatif de Rose "le reflet a changé légèrement", le miroir, lui, "est dans le même état que la dernière fois que [Rose l'a] vu". Le temps a finalement beaucoup moins de prise sur une poupée, qui à la rigueur peut perdre en quarante ans quelques touffes de cheveux, que sur les hommes qui vieillissent tant que parfois, en vingt ans d'écart, on ne les reconnaît même plus.
Bref, je m'aperçois en déployant ce thème des objets que c'est quelque chose d'extrêmement complexe parce que selon l'angle de vue dans lequel on les prend, il y a conservation ou dégradation. C'est difficile d'interpréter le thème sans paraître dire une chose puis l'exact contraire juste après, mais en fait je pense qu'il y a vraiment les deux selon l'angle d'interprétation qu'on choisit. Il n'y a pas un peu de rupture et un peu de continuité mais à la fois divorce total entre 1912 et 1996 et continuité totale entre 1912 et 1996.

2. La technique du morphing
Justement, la technique du morphing ou fondu enchaîné va également dans le sens du lien entre passé et présent comme rupture et continuité. Parce que ce procédé inventé dans les années 1990 n'est pas la même chose qu'un banal fondu : ce qui change, dans le fondu enchaîné, c'est sa capacité à gérer différents plans sur l'image. Le passage d'une image à une autre ne se fait pas à la même vitesse selon les endroits. Et cela permet du coup de créer des choses très fortes sur le plan émotionnel, comme par exemple à la fin de la scène "Je vole", qui est à mon avis le morphing le plus étudié du film. En effet, si vous regardez la scène à nouveau, vous remarquerez que c'est d'abord le Titanic qui passe assez rapidement à l'état d'épave, puis la scène qui se colore dans des teintes bleues, puis la mer qui disparaît, et seulement à la fin les deux protagonistes à la proue, et je dirais même que les corps disparaissent et que le châle de Rose reste un peu plus longtemps visible. Le châle battant au vent est vraiment la dernière chose qui disparaît. Du coup l'espace d'un instant, on a littéralement une épave qui vogue au soleil couchant et deux amants qui s'embrassent éternellement au fond de la mer. Il y a dans le fondu enchaîné une capacité à présenter le passage du temps à la fois comme une rupture parce qu'on ne peut que remarquer les différences entre la proue de 1912 et cette même proue en 1996, mais aussi comme une continuité parce que le passage d'une image à une autre ne se fait pas de façon abrupte.

Il y a quelque temps, un ami me disait : "Ce que je regrette avec les films à gros budget, c'est que ce n'est pas l'histoire qui sert les effets spéciaux mais les effets spéciaux qui servent de prétexte à l'histoire", prenant entre autres comme exemple le film de Cameron. Il me semble que plus je regarde ce film, plus je suis convaincu du contraire, et qu'on est ici face à un cas où justement les techniques les plus modernes du cinéma ne sont pas utilisées de façon gratuite, mais sont au service d'une trame fictionnelle magnifique. On pourra me dire que Titanic n'est qu'une bête histoire d'amour, mais en attendant, de tous temps, ces schémas narratifs ont toujours été ceux les plus à mêmes de traduire des sentiments forts. Au fond, Phèdre aussi, ce n'est qu'une bête histoire d'amour. Finalement, n'est-ce-pas quelquefois un préjugé de dire que les effets spéciaux sont gratuits, n'est-ce-pas un moyen de s'enfermer dans une vision réactionnaire de mauvaise foi qui refuserait d'emblée de rechercher à l'intérieur des films les éléments qui penchent en faveur du contraire, qui prouvent que les effets spéciaux ne sont pas tout le temps purement gratuits ?
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Re: Le lien passé présent : rupture et continuité dans le film

Message  Canard-jaune le Mar 27 Jan 2015 - 0:28

Quel sujet intéressant! Cela ne m'étonne guère venant de toi.
J'accroche à ce que tu dis, et je voudrais apporter deux/trois précisions malgré le fait que tu aies tout dit.

J'adhère particulièrement à l'idée des objets "avant/après", et je voudrais ajouter que, d'eux tous, seule la proue est montrée en train d'être submergée. Il aurait été intéressant et magnifique de montrer l'inondation de la suite de Rose (et donc de la cheminée, du coffre-fort et des dessins, du papillon) qui était à l'origine dans le script, ainsi que la poupée. Je repense à ce moment que l'on voit les portes de la Réception être submergées elles aussi, mais on les voit pas très bien, et en plus ce sont celles menant à la Salle à Manger et non celles menant au "hall d'entrée des passerelles".
Le voyage dans le temps, sorte de parenthèse, est judicieusement choisi et décrit.
Quant aux effets, notamment, le morphing, je suis pleinement d'accord. Contrairement à de nombreux films modernes, on n'abuse pas de ces effets, et ils apportent un véritable plus à ce film.

Cameron a bien travaillé...
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